SERVEUSES DES BARS ET DEBITS DE BOISSONS : Une main-d’œuvre étrangère sous-cotée

La rédaction 31 octobre 2019

Ils sont pour la plupart implantés en milieu urbain. Les débits de boissons et cafétérias recrutent leur main-d’œuvre auprès des citoyens des pays voisins à la quête d’un pis-aller en territoire étranger. Enquête sur la migration de la main d’œuvre qui représente selon l’Organisation Internationale de Travail (OIT), 80 % de la migration intra régionale en Afrique.

Ricos (nom d’emprunt) 35 ans, s’apprête à inaugurer un bar dans le troisième arrondissement de Cotonou ce samedi 07 septembre 2019. Le stress se lit sur son visage. A moins d’une heure du début de la cérémonie, le passeur envoyé au Togo pour lui ramener des serveuses tarde à se manifester. Soudain, les va-et-vient incessants de Ricos s’estompent. Il arrête de regarder sa montre et affiche un léger sourire. « C’est Alex, je reconnais le bruit de sa voiture… . » Soulagé à présent, il s’assoit, arrange sa cravate et se sert un verre de whisky. A peine prend-il une gorgée, que trois personnes pénètrent dans le hall. « Bonsoir Ricos. Je m’excuse pour le retard ; ça nous a pris plus de temps que prévu pour traverser la frontière. Je te présente Aline 20 ans et Akoua 24 ans. Elles m’ont suivi délibérément pour travailler. Je leur ai fait part en route de tes conditions. 20 mille par mois. Elles seront logées. » Tout juste les présentations terminées, que les deux nouvelles employées ont été conduites dans le vestiaire pour se changer et se mettre au travail. Les commissions et les autres détails sont réglés avec le démarcheur à l’entrée du Bar.

Sur fond de violation des textes
Juridiquement, les deux travailleuses migrantes, sans papiers de surcroît, se retrouvent dans une situation irrégulière au regard des textes régissant le placement de la main-d’œuvre au Bénin. En effet, aux termes des dispositions de l’article 05 de la loi n°2017-05 du 29 août 2017 fixant les conditions et la procédure d’embauche, de placement de la main-d’œuvre et de résiliation du contrat de travail en République du Bénin « Tout employeur peut utiliser les services d’un travailleur étranger. » L’article 26 de la loi n° 98-004 du 27 janvier 1998 portant code du travail en République du Bénin assortit néanmoins cette possibilité de quelques précautions. « Pendant les deux premières années de sa résidence régulière sur le territoire et sous réserve des dispositions contraires d’un accord ou d’une convention passée par la République du Bénin, tout étranger ou immigrant ne peut exercer une activité salariée qu’en vertu d’un contrat de travail à durée déterminée. » Il ressort de cet article qu’aucun étranger ne peut valablement travailler au Bénin s’il ne détient un permis de travail dûment délivré par les autorités administratives compétentes. Ledit permis, quoique provisoire, a une durée de validité d’un an, renouvelable autant de fois. Aussi, la perte de l’emploi n’affecte pas sa validité (Article 28 Code du Travail). La loi met également à la charge de l’employeur certaines obligations. Toute personne physique ou morale, désireuse d’employer de la main-d’œuvre étrangère, doit s’assurer que le demandeur à l’emploi détient un permis de travail valide. Le non-respect de cette prescription par l’employeur est constitutif d’infraction prévue et réprimée par les dispositions de l’article 303 du Code du Travail. Par ailleurs, le contrat de travail doit être écrit et signé par les parties (employeur & employé). Ce contrat est soumis au visa de l’inspecteur du Travail sur présentation du permis de travail. (Article 27 Code du Travail)
Aussi, l’employeur doit-il déclarer l’employé étranger à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS). Sur le volet de la rémunération, la loi béninoise a posé les jalons en des termes bien précis et se veut inflexible. Elle réprime un paiement inférieur au Salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) dont le montant révisé s’élève à 40. 000 FCFA. A la lecture croisée des articles 210 et 309 du code du travail en République du Bénin, l’employeur qui ne respecte pas le SMIG est condamné à une amende allant de 14. 000 à 70. 000 FCFA.

Des raisons économiques
Du recensement général des entreprises (RGE2) publié en Juin 2010 par l’Institut national de la statistique et de l’analyse économique (INSAE), il est à déduire que sur 866 cafés, bars et débits de boissons, seulement 4 évoluaient dans le secteur formel. C’est dire donc que la galère juridique dans laquelle les migrants s’engouffrent a plusieurs ramifications. « J’ai hérité de la maison de mon père. Et j’ai décidé l’an dernier d’ouvrir un bar. Voilà. Les gens viennent et boivent. Mon commerce marche. Ça s’arrête là », confie Jérémy 40 ans. Harcelés par les services des impôts, des tenanciers de bars informels finissent par mettre la clé sous le paillasson sans régler les droits des collaboratrices. Pour Edouard AHO, professeur d’économie à l’Ecole nationale d’administration et de magistrature (ENAM), la pratique des employeurs béninois est portée vers un capitalisme outrancier qui vise l’augmentation du chiffre d’affaires en s’appuyant sur une main-d’œuvre vulnérable et à vil prix. « L’avant-projet de la politique migratoire 2019-2030 montre que la migration est souvent vue comme une alternative au chômage, au sous-emploi et à la pauvreté. Ce sont donc des migrants économiques. Ces jeunes femmes pensent que le terrain est propice pour se faire de l’argent et nourrir la famille restée au pays ou encore épargner pour repartir sur de nouvelles bases. C’est sur place qu’elles découvrent les réalités. » Dans les dédales d’une exploitation commerciale, certaines migrantes moins endurantes finiront par échouer dans le commerce du sexe, d’autres réussiront leur intégration et très peu accepteront repartir au pays assumer l’échec de l’aventure.

Tout sauf un travail décent !!!
Imposition de tenues légères, attouchements, propositions indécentes, viol, violence verbale et physique. Bienvenue dans le quotidien des serveuses. En plus de les étiqueter comme des filles faciles, la majorité des béninois perçoit le métier de serveuse comme une occupation qui ne dit pas tout sur ses bénéfices. La serveuse gagnerait trois salaires. Un premier qui lui est dû par son employeur, un deuxième qui se dégagerait des pourboires et un troisième qui proviendrait d’un statut systématiquement acquis de courtisane. Dans les faits, c’est loin d’être le cas selon Eva, une migrante de 30 ans. « C’est une façon biaisée de présenter les choses. Ne mettez pas tout le monde dans le même panier. Les patrons confisquent parfois les salaires, font des retenues injustes. On va se plaindre à qui ? Je suis obligée de me rabattre sur des clients pour survivre. » Et pourtant, avec le volume de travail laissé à la charge des serveuses, le traitement devrait être meilleur à ce qui se pratique actuellement. Doris, une migrante de père Togolais et de mère Ghanéenne a étouffé plusieurs fois son bâillement avant de pouvoir faire correctement une phrase. « Ça fait un mois que je travaille sans arrêt. Je suis rentrée à 4 heures du matin ; le temps de fermer l’œil, voilà que ça a repris. Le patron m’appelle pour dire que les gens sont là et ils ne me voient pas. Ce n’est pas ce qui était convenu. J’étais censée ouvrir dans l’après-midi. Il faut qu’il recrute d’autres serveuses. » Doris ignore que le temps maximal de travail est fixé hebdomadairement pour son secteur d’activité à 48 heures par le décret 98-368 du 04 Septembre 1998 plafonnant les heures d’équivalence dans les entreprises régies par le code de travail. Quand elle sort la calculette qui lui sert à adresser l’addition aux clients, elle est à plus de 72 heures de service par semaine. Il s’agit là d’une anomalie à corriger si l’on veut que le travail soit une source d’épanouissement. L’Organisation internationale du travail appelle de ses vœux à travers son rapport 2019 ‘’Travailler pour bâtir un avenir meilleur’’ à une « plus grande maîtrise du temps. » Selon la commission de l’OIT sur l’avenir du travail, « la capacité d’exercer un plus large choix et de gérer ses horaires de travail améliorera la santé des travailleurs et leur bien-être, ainsi que leur performance individuelle et professionnelle. » En matière de migration de main-d’œuvre, le compte n’y est pas du tout encore au Bénin. Selon la synthèse des analyses sur la dynamique de la population publiée par l’INSAE en Avril 2017, le Togo et le Niger sont les principaux pourvoyeurs de migrants avec respectivement 24,8% et 14, 8%. Pour ces étrangers en progression, accéder à un travail décent relève d’un parcours de combattant dans un pays dont la culture de travail et les pratiques de recrutement ne sont pas forcément les mêmes que celles du pays d’origine.

« Le souvenir impérissable d’un meilleur traitement »
« En rentrant, fermez bien les portes. Et notez-moi l’heure à laquelle l’agent de sécurité est venu. » Ce sont là, les dernières consignes de fin de journée d’Emefa KEKELI, tenancière d’un supermarché dans la commune d’Abomey-Calavi située à 13,8 km de Cotonou, à ses employés avant de prendre la route. Nous suivons la Togolaise dans sa voiture après une journée de travail chargée. Elle est un exemple de réussite pour les immigrés qui viennent à Cotonou en quête d’un mieux-être. « J’ai été serveuse mais il faut dire que j’ai eu beaucoup de chance. C’est un souvenir impérissable. Il était différent des autres, paix à son âme. Mon premier employeur a remué ciel et terre pour que je sois reconnue par les services de l’immigration. J’étais payée à partir du SMIG. Il m’a déclarée, j’avais des congés payés. Le commerce que je gère aujourd’hui, c’est grâce aux économies que j’ai tirées de ce traitement singulier. Sans une protection sociale, je serais devenue une moins que rien ; aggravant la pauvreté dans mon pays d’accueil. » Loin d’être une tache dans le drapeau du Bénin, Emefa est une fierté pour sa communauté d’accueil. Sa contribution au développement est indéniable car elle n’a jusqu’à ce jour, aucune dette vis-à-vis du fisc. On peut l’affirmer sans ambages. Il s’agit là d’une miraculée. Elle a en effet atterri au Bénin à 20 ans fuyant la crise politique majeure de 2005 au Togo. 15 ans plus tard, Emefa démontre que si les migrants accèdent aux droits humains, économiques et sociaux, leurs apports à l’essor du pays d’accueil seraient considérables.

L’école des migrants
Tous les dimanches soirs, Ayawa et ses camarades se retrouvent pour se remémorer les bons souvenirs du pays un peu comme sous l’arbre à palabres. Mais ça, c’est après le cours magistral de Dieudonné ; un juriste de formation que les dames ont convaincu de leur enseigner leurs droits et devoirs en terre inconnue. Mettre en pratique ce qu’on reçoit comme enseignement ici n’est pas néanmoins sans risque. Les élans d’émancipation de quelques-unes d’entre elles ont été sévèrement réprouvés. « J’ai dit à mon employeur que me payer en dessous du SMIG est une infraction qui pourrait le conduire en prison. Il m’a viré et s’est honteusement moquée de moi devant ses copains. Je suis partie sans mon salaire. Il m’a dit de revenir chercher. Dieu seul sait si je verrai la couleur de cet argent », rapporte Adéline, une serveuse de 25 ans. Quant à Sofia, elle a eu plus de chance. L’adolescente a été rappelée par le propriétaire de la boîte de nuit où elle servait. Cerise sur le gâteau : ce dernier a cédé à ses nouvelles prétentions salariales. Sofia est en effet la plus jeune du groupe. Bachelière de 19 ans issue d’une famille nombreuse togolaise, elle a débranché faute de moyens. Elancée, fine et claire avec une poitrine galbée, tous les clients la réclamaient après son départ. Une fois rappelée, la belle Sofia a mis à profit les conseils juridiques de Dieudonné pour poser de nouvelles conditions. « Il me respecte mieux à présent. Il ne met plus la main au panier. Il a senti que j’ai quelque chose dans la tête à faire valoir. C’est un jeu. Ces gens nous terrorisent en évoquant la police alors qu’ils n’ont pas intérêt que ça dégénère. Quand tu comprends ça, tu respires mieux. » Comme quoi la formation et l’information des migrants peuvent contribuer à une insertion respectueuse des droits humains.

Luttes syndicales : inconnues au bataillon
Au cours d’un atelier initié l’an dernier sur les droits des travailleurs migrants pour renforcer les capacités des organisations syndicales sur la question, le point focal migration de la Confédération Syndicale Internationale (CSI) Anselme AMOUSSOU cité par le quotidien de service public la Nation, affirmait que « tout migrant régulier ou non, jouit des droits fondamentaux et le syndicat doit y contribuer ou y veiller. » Et c’est pour la même cause que le président de « l’association Presse pour les pauvres » (APP) Alain Affedjou a mis en projet d’asseoir un syndicat agissant qui œuvre aux côtés des employés d’hôtels et de bars pour la prise en compte de leurs droits. Il a pris cette décision avec son staff après avoir recueilli les cris étouffés de beaucoup de migrantes. « On impose à ces femmes de travailler dans l’indignité et la précarité. Elles n’ont pas voix au chapitre. Les témoignages sont saisissants. » Dans sa démarche pour le salut de la migration de main-d’œuvre, le président de l’APP ambitionne de procéder à un recensement national préalable des travailleurs des secteurs sus-indiqués. Objectif : encourager une gouvernance efficace de la migration essentielle pour assurer une migration meilleure, plus ordonnée et plus régulière comme l’indique la cible 10.7 du dixième axe des objectifs de développement durable (Faciliter la migration et la mobilité de façon ordonnée, sans danger, régulière et responsable, notamment par la mise en œuvre de politiques de migration planifiées et bien gérées). Il s’agit là d’un premier effort de structuration que le Bénin même a déjà commencé par faire avec l’ensemble des pays de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest. Cotonou a en effet abrité du 22 au 25 octobre 2019, l’atelier sur l’évaluation et la cartographie des statistiques de migration et la validation des lignes directrices pour la collecte des données sur la migration dans les Etats membres de la CEDEAO.
Bergedor HADJIHOU



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