Sénégal : émeutes réprimées dans le sang à Cap Skirring

1er juin 2020

Samedi 30 mai 2020, la soif d’eau potable s’est transformée en guérilla à Cap Skirring, dans le sud du Sénégal. La jeunesse de Cap Skirring qui avait déposé devant le sous-préfet de l’arrondissement Alassane Hanne, une demande d’autorisation pour tenir une conférence de presse, qui leur avait été refusée pour motif : le lieu demandé pour la conférence de presse était réservé pour la distribution des vivres donnés par l’Etat du Sénégal à la population pour la lutte contre le Covid-19.

Les jeunes ont alors décidé d’aller tenir leur conférence de presse à l’école maternelle de Cap Skirring, pour prendre à témoin la population nationale et internationale sur le manque d’eau potable dont souffre, depuis plus de 50 ans… l’un des sites touristiques qui rapportent le plus d’argent à l’État du Sénégal ! Des hôtels et des Clubs touristiques internationaux comme le Club Med y sont en effet implantés, depuis plus de 40 ans !

Lorsque les jeunes sont arrivés à l’école où devait se tenir la conférence de presse, ils ont trouvé des éléments de la gendarmerie implantés depuis 7h30 du matin pour leur interdire de tenir leur conférence de presse. C’est alors que les gendarmes, pour disperser les jeunes, ont décidé de tirer des gaz lacrymogènes. Devant ce déchaînement de violence, les jeunes ont décidé de riposter par des jets de pierres, jusqu’à déloger les gendarmes de l’école. C’est alors que les gendarmes, devant leur impuissance face à cette jeunesse mobilisée et bien décidée à se faire entendre, ont tiré sur les jeunes à balles réelles.

Plusieurs blessés ont été relevés du côté de la gendarmerie, mais aussi deux blessés graves par balles réelles, du côté de la population. Une femme a été touchée à l’œil et un jeune à la jambe, avant d’être évacués tant bien que mal.

Des scènes de guérilla et de guerre urbaine se sont alors déroulées à Cap Skirring, transformant en théâtre d’une révolte sociale le cadre idyllique des vacances des touristes internationaux -qu’on laisse soigneusement dans l’ignorance des conditions sociales et sanitaires dans lesquelles la population de la petite ville de Cap Skirring est maintenue.

Car Cap Skirring, depuis des décennies, contrairement à tous les villages qui l’entourent, proteste contre l’absence d’accès à l’eau potable, et le fait avec constance à l’égard des autorités locales ou nationales, ou devant tout candidat à une élection. Mais depuis des décennies, non seulement cette doléance est restée vaine, mais pire : la pénurie d’eau potable s’amplifie avec des facteurs aggravants. L’existence et l’extension permanente dans le village de plusieurs forages du Club Méditerranée, et autres résidences hôtels, au mépris des besoins en eau potable de la population.

L’exploitation et la commercialisation de milliers de mètres cubes d’eau par semaine par l’usine « La Casamance », installée à 2 kilomètres de Cap Skirring se fait à un prix plus élevé que dans le reste du pays. Aujourd’hui, les puits du Cap sont taris et la population a soif. Cette soif d’eau potable a été transformée en une soif de sang par les autorités dirigées par le sous-préfet de l’arrondissement de Cabrousse, Alassane Hanne, en poste depuis moins de 6 mois… Et elle a déjà fait des victimes ! Ce qui rappelle des circonstances identiques dans les années 1980, quand les forces de l’ordre, à Ziguinchor, avaient tiré à balles réelles sur la population, créant ainsi la crise de la Casamance. La crise en cours à Cap Skirring pourrait bien prendre la même tournure, si les autorités sénégalaises ne font pas preuve d’un peu plus de compréhension pour les besoins réels de la population.

Ce dimanche 31 mai 2020, des dizaines de jeunes se retrouvaient en garde à vue à la gendarmerie territoriale de Cap Skirring et la population demandait leur libération immédiate et sans condition, ainsi qu’une auto-saisine du procureur de la République sur le comportement des gendarmes et des forces de l’ordre, manifestement excessif quant à la violence des moyens de répression utilisés.

Le message dressé aux autorités par les jeunes de Cap Skirring est clair : si des entreprises comme le Club Méditerranée gagnent des dizaines de millions d’euros par an à Cap Skirring, qui est parmi les villages de vacances du Club les plus rentables, et depuis quatre décennies, n’est-il pas légitime que la population locale en profite aussi ? Les hôtels implantés sur place doivent-ils juste récupérer l’argent des touristes et en ne créant que des emplois précaires ? La jeunesse réclame des formations professionnelles sérieuses dans le tourisme, afin de travailler décemment, comme le permettrait le grand nombre d’hôtels réunis sur ce site idyllique !

La société civile, à travers le mouvement Djihito, dirigé par Ousmane Landry Diallo, est montée au créneau, ce dimanche, sur place au Cap Skirring, pour regretter ce qui s’est passé avec l’utilisation de balles réelles pour disperser la manifestation des populations. Selon lui, rien ne peut justifier l’utilisation de balles réelles face aux jeunes de Cap Skirring, alors même qu’ailleurs dans le pays, des marches ont été organisées en pleine période d’état d’urgence et que personne n’a tiré sur les manifestants !

La répression aveugle et violente, le déploiement, ce dimanche, de l’armée et de la police contrôlant les téléphones portables, les masques et les papiers d’identité à chaque carrefour, l’intimidation par la force, les tirs à balles réelles contre une population de plus en plus désespérée, telles sont les solutions inventées par les forces de l’ordre sénégalaises dirigées sur place par le sous-préfet Alassane Hanne, qui tente de masquer son incompétence ou son inexpérience par un usage disproportionné de la violence d’Etat face à des citoyens qui réclamaient un droit primaire : l’accès à l’eau. En 2020, au Sénégal, pays qui n’a de cesse prôné l’Emergence.

Il y a fort à craindre que cette méthode absurde, face à une population qui défend son droit à l’eau potable, ne fasse qu’empirer la situation et amplifie la révolte qui s’exprime à Cap Skirring. Il est encore temps d’apaiser le feu ! Mais ce ne sera pas par la voie des brimades ou des intimidations : il est nécessaire d’ouvrir un vrai dialogue et de satisfaire des revendications légitimes ! C’est d’ailleurs la préconisation pleine de sagesse d’Abdoul Mbaye dans son tweet publié hier. L’ancien Premier ministre appelle en effet à une prise en compte immédiate des doléances des populations relatives à une disponibilité immédiate en eau potable. D’autant qu’il donne des assurance de la possibilité de satisfaire ce droit élémentaire dans un Sénégal… Emergent !
Source : afrik.com





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