Prof. Bienvenu Antonio : « Une réforme peut ne pas faire de mécontents à condition qu’on communique en amont »

Patrice SOKEGBE 5 juin 2020

Bienvenu Antonio, Professeur d’université à la retraite, philosophe, ethnologue et anthropologue, et ancien chef de département de philosophie. Dans une interview qu’il a accordé à la chaîne de télévision Canal3-Bénin, il a fait l’analyse critique du Bilan des 4 ans de gestion de Patrice Talon sur sa politique d’enseignement et les réformes engagées. Selon lui, les réformes entreprises sont pertinentes mais manquent de communication et d’implication de la part des vrais acteurs.

Depuis 4 ans, Patrice Talon a engagé un certain nombre de réformes dans le secteur de l’éducation. Sont-elles pertinentes ?
Vous me posez une question difficile et délicate. Parce que le domaine de l’éducation est un domaine très sensible. Et si vous faites attention, c’est le domaine de l’éducation qui constitue le plus gros morceau invisible des efforts qu’on fait. Ce n’est pas comme le domaine de l’énergie et des mines où on n’assiste plus à de délestage ou des coupures intempestives. Ce n’est pas non plus comme le forage d’eau potable. Tout le monde voit qu’on boit de l’eau maintenant sans problème. Dans ce domaine précis, les réformes, quand bien même pertinentes, créent réellement des problèmes. Parce qu’il s’agit sans vouloir le dire de créer encore un type nouveau, mais nous n’avons pas réellement le profil. J’apprécie que ce qui aurait dû être au départ est enfin rattrapé. C’est le Conseil national de l’éducation. Sinon, il y a déjà le ministère des enseignements primaire, secondaire et supérieur. Donc, chacun navigue un peu dans son couloir. Si je voudrais définir l’éducation, je vais utiliser une définition chère au Professeur Honorat Aguessy. Parce qu’il a l’habitude de dire : « Eduquer, c’est apprendre à apprendre. Eduquer, c’est apprendre à entreprendre. Eduquer, c’est apprendre à être responsable ». Donc, il y a un effet en amont qui va vers un effet en aval. Ça fait quand-même 60 ans que des systèmes se sont succédé, et à chaque président, de voir le type d’homme qu’il veut créer. Et c’est ce qui motive ces réformes en réalité. Et là-dessus, ce que je veux déplorer, il n’y a pas suffisamment de communication. Parce qu’il va falloir que les acteurs de l’éducation puissent être associés pour définir le profil de l’homme qu’on veut avoir, à partir d’un moment et pour toujours.

Avez-vous le sentiment qu’au Bénin, on est en train d’apprendre à apprendre, à entreprendre et à être responsable ?
C’est difficile de le dire. Parce que si c’était si facile que cela, on aurait pu n’avoir qu’un seul ministère. Je vois très peu passer les ministères en charge de ces sous-secteurs à la télévision pour nous dire où ils en sont par rapport à ce qui leur est confié comme charges. Ce qui fait qu’il y a un peu d’ombre là-dessus. Si bien que, c’est lorsque la réforme touche une certaine mutation dans le corps professoral qu’on sent l’effet de cette réforme. Soit, elle est bien appréciée, soit elle est mal appréciée, selon les résultats et l’impact que ces réformes ont sur les différents corps.

Une réforme fait rarement l’unanimité. Ça fait des contents et des mécontents.
Une reforme peut ne pas faire de mécontents à la seule condition qu’on communique en amont. Rien ne vaut la communication. Là, je vous félicite. Je vous vois inviter des gens ici pour communiquer à la place des autres. Moi, je suis juste un observateur. Ayant été acteur du secondaire et du supérieur. Depuis que je suis à la retraite, personne n’a demandé mon avis sur le type d’homme qu’on doit bâtir. Pourtant, j’ai acquis 35 ans d’expériences de ce domaine. Je ne suis pas le premier. J’ai aussi des aînés qui ne sont pas associés aux diverses réflexions. Donc, il y a comme une sorte de non exploitation des compétences existantes pour que les réformes structurées sous forme de décrets ou d’arrêtés soient bien accueillies. C’est ça le vrai problème. On est comme surpris. L’exemple d’évaluation des enseignants n’est pas une mauvaise chose en soi. Puisque nous sommes des enseignants du supérieur, on est évalués par des structures que nous ne connaissons pas. C’est par exemple des inscriptions sur les listes d’aptitude. Quand vous voulez évaluer, il faut que vous communiquiez suffisamment dessus pour montrer l’avantage éventuel que cela peut donner.

Pourtant, le gouvernement a suffisamment communiqué sur cette évaluation.
J’ai impression que ça a tellement surpris les gens. Ils y sont allés avec beaucoup de réticence. Mais malheureusement, ce qu’on a le plus observé, c’est les dégâts. On n’a pas regardé le bon côté de la chose. A l’université, on est évalué. Passer d’un simple assistant au grade de professeur titulaire, ce n’est pas de votre volonté. Vous constituez tout ce que vous faites comme recherche. La même chose peut être sollicitée des autres ordres d’enseignement. Parce qu’on n’est pas enseignant pour être répétiteur des documents.

Il y a des diplômes comme le Capes, Bapes et autres.
Ce ne sont que des grades qui sont liés à des diplômes. Si vous avez dans le temps la maîtrise universitaire, vous passez le concours, c’est pour devenir professeur certifié (Capes). Avec le système LMD, la Maîtrise n’existant plus, la Licence a été rétrogradée. Ça vous donne simplement le grade de Bapes, c’est-à-dire que vous êtes enseignant du 1er cycle (de la 6ème en 3ème). Ce n’est pas comme l’ancienne Licence qui autorise à aller au 2nd cycle. C’est ça qui crée problème dans les réformes. Il faut donc dire que les réformes ont des insuffisances à partir de leur pratique. Mais le fait de revenir rapidement et de se ressaisir pour réorienter la direction prend du temps. Si vous avez fait attention, parmi les jeunes aspirants, il y a déjà assez de problème, non pas parce que le secteur de l’enseignement n’a pas de problème de personnel, mais parce que le niveau des aspirants laisse à désirer. Recruter un jeune qui, après évaluation, a eu 10/20 et le projeter sur le terrain de l’enseignement, est risqué. Parce qu’il se perd. Le fait est qu’il a le savoir qui est le résultat de ‘’Apprendre à apprendre’’. Pour ce qui est de ‘’Apprendre à entreprendre’’ qui est sa compétence de communiquer la science à l’autre, il y a un vide. On a fait comme un bond. Or, il doit y avoir comme une sorte de formation. Il revient à l’Ecole normale supérieure de récupérer tous ceux-là pour une formation continue. Et non à ce que nous assistons maintenant où on appelle les gens pendant les congés pour une formation d’une semaine et pendant les vacances pour une formation de 3 semaines. Tout cela, pour finir après 2 ou 3 ans et obtenir le grade de Capes. Ce n’est pas bien. Il faut que le test de recrutement donne accès à une école professionnelle où on vous apprend à entreprendre. Pare que ce n’est plus un professeur qui vous donne un cours. C’est vous qui préparez vos cours. De temps en temps, vous aurez les visites pédagogiques. En cas de maldonne, il y a une commission extraordinaire qui descend pour savoir ce qui s’est passé.

Le Gouvernement est peut-être en train de donner du sens à cette définition du Professeur Aguessy qui est d’apprendre à entreprendre. Dans ce sens le gouvernement a pris des décisions visant à professionnaliser l’éducation, c’est-à-dire, à faire en sorte qu’il y ait moins de filière de formations généralistes, mais plutôt orienter la jeunesse vers les enseignements technique et professionnel. Comment l’appréciez-vous ?
C’est une bonne chose, et je crois que le projet a été déjà entamé. Il a été déjà peut-être fait, mais fait ou pas assez bien fait. C’était des universités de zones. Qui veut être agronome devrait faire une université logée dans le nord du Bénin. Qui veut faire l’élevage et la pêche doit aller dans une université où il y a le fleuve, la mer, le lac ou la lagune. De vous à moi, qui est le plus à même d’aller à la houe, si on nous le demandait tout de suite ? Personne ! Mais si on veut faire ce type d’homme, il va falloir que ça commence, non pas par un arbre qui a fini de pousser, mais par la pépinière. Cette pratique a existé par le passé. Ce que je déplore est qu’on ne fait jamais le bilan des systèmes qui se sont succédé. Angelique Kidjo, que j’ai eu au Ceg Gbégamey, a fait ses armes grâce aux activités coopératives, ainsi que Stan Tohon. Il y a déjà des systèmes qui ont existé et qui ont déjà orienté les jeunes vers la professionnalisation par les coopératives. Mais contre toute attente, on a jeté le bébé avec l’eau de bain.
On ne doit pas désespérer, parce qu’il y a une nouvelle structure qui est mise en place, il y a environnement 5 mois. C’est le Conseil national de l’Education qui a du boulot. Parce qu’il revient à cette structure de reprendre tous les textes de réforme, de les relire, de les critiquer, avec les compétences qui sont sur le terrain pour voir le type d’homme pour un Bénin développé.
Transcription : Patrice SOKEGBE





Dans la même rubrique