Accès des personnes handicapées visuelles au numérique : Un calvaire de plus

La rédaction 8 octobre 2021

Grâce au numérique, le monde est devenu un village planétaire. L’accès aux technologies de l’information et de la communication est une nécessité et nul ne peut s’en passer quelle que soit sa position et sa provenance. Malheureusement une frange de la population n’a pas accès à cet outil important et indispensable. C’est le cas des personnes Handicapées visuelles en l’occurrence les filles qui souffrent aussi de cette déficience. Cette couche de la société est dans un monde ténébreux pour ne pas dire doublement noir compte tenu de sa déficience. Déjà vulnérables, l’accès au numérique devient une lourde croix à porter pour ces dernières.

Elle n’a pas besoin de long discours pour constater sa barrière sur certaines réalités du monde du numérique. Prisca TOSSOU, étudiante en Anglais, en fin de formation à l’Université d’Abomey-Calavi, bien étant aveugle, constate autour d’elle un vide au quotidien. C’était en 2011, « après avoir obtenu mon baccalauréat, je me suis inscrite en informatique adaptée, pour m’initier au monde du numérique. Les débuts étaient difficiles, même avec mon ordinateur portatif, après ma soutenance en 2017, je me suis impliquée davantage avec l’aide des amis qui parfois m’apportaient assistance. Même à présent, malgré l’installation de certaines applications sur mon ordinateur, je n’arrive pas à accéder à certains paramètres de ma machine. Lire ou décrire les tableaux, les images et certains fichiers, ne sont pas accessibles, je n’ai pas le choix. Je me remets à la providence divine et aux aides de mes amis qui se trouvent dans mon environnement immédiat. Car avoir un téléphone portable qui répond aux normes c’est-à-dire qui peut supporter des applications pour lire les audio et les écrits est un pas et se connecter, un grand effort. Ce qui nécessite un grand moyen financier. », a-t-elle déclaré les larmes aux yeux.
Reprenant son souffle, elle ajoute « La différence entre une personne handicapée et une personne non handicapée visuelle comme moi est que la personne non handicapée, instruite ou non peut avoir un accès facile au numérique, ce qui n’est le cas à mon niveau ». En réalité, dans la société béninoise, les personnes handicapées en général et en occurrence les handicapés visuels communément appelés « les aveugles » ne sont pas souvent accueillis avec la chaleur humaine qu’il faut. La stigmatisation bien que discrète est réelle dans les comportements et réalités. Ainsi cette solidarité témoignée à Prisca Tossou et qui est aussi membre de l’Association des femmes Aveugles du Benin fait partie de son quotidien pour accéder à l’outil numérique.
Contrairement aux efforts fournis pour accéder aux technologies de l’information et de la communication, dame Pamela Falola, personne handicapée visuelle, et membre du Réseau des Associations de Personnes Handicapées du département du Littoral RAPHaL trouve une grande discrimination. Pour elle, la discrimination n’est pas forcement liée aux pouvoirs publics mais plutôt au sort du destin, et nul ne peut jeter la pierre à qui que ce soit. L’essentiel à faire est l’implication des Personnes handicapées dans les politiques d’adaptation pour une inclusion digne du nom. Et l’effort pour y arriver est de ne pas être oublié et abandonné dans son monde noir. Moi dira-t-elle « Malgré ma licence en communication, on dirait que je suis analphabète à cause de ma déficience. Prendre un ordinateur portatif de qualité et payer une application d’installation n’est pas une petite affaire parce qu’il faut avoir les moyens. Je me retrouve parfois discriminée et limitée pour lire certains messages sur mon téléphone. Je suis alors contrainte de faire recours à mon mari ou même à des proches qui sont dans les environs ». Une chose, souligne-t-elle est « d’avoir les appareils et une autre est de savoir comment les utiliser. Et pour cause, nous sommes les derniers nés de la technologie. Imaginez le calvaire de nous les femmes qui sommes déjà privées de nos yeux »

Des opportunités en chute libre
Le Bénin, selon l’institut national des statistiques et de l’Analyse Economique (Insae), compte près de 100.000 personnes handicapées dont 58 %, sans niveau d’instruction. Et même ceux qui ont un niveau d’étude secondaire ou supérieur devront continuer à se battre, avec leur handicap, pour espérer avoir un jour la même chance que les autres d’accéder à un emploi. Si, de nos jours le monde du numérique est devenu un petit village entre son smartphone ou un monde regroupé en un sur son ordinateur avec sa connexion internet, afin d’avoir accès aux opportunités, les personnes à mobilité réduite avec l’aide d’un guide ou de leur canne blanche et derrière leur verre fumé, doivent se battre doublement pour y arriver afin de s’offrir une opportunité de travail. La vie des personnes handicapées visuelles se trouve entre espérance et le sixième sens. La situation est plus grave encore si vous n’avez aucune notion dans l’utilisation des applications. « J’ai raté beaucoup d’opportunités à cause des demandes du remplissage en ligne que je ne pouvais pas », se désole dame Pamela Falola. Jonas AGBEYOME, point focal du site web (proadiph) Portail Ouest Africain pour l’inclusion et le droit des Personnes Handicapées, dit être au chômage avec ses rédacteurs depuis quelques jours. « Je suis le point focal du site proadiph, après plusieurs années de travail sur le site, nous sommes obligés d’arrêter le travail à cause de l’inaccessibilité du site aux personnes handicapées visuelles. Parmi nos rédacteurs, figurent des personnes portant toute déficience. Malheureusement, le partenaire a jugé bon de mettre fin aux activités parce que les personnes ayant une déficience visuelle se plaignaient. Ils n’arrivaient pas à poster les articles comme cela se doit, des images, des tableaux, causaient beaucoup d’ennui malgré leur volonté, pour cela nous sommes tous au chômage en attendant le réaménagement du site pour une réelle inclusion de tous. Nous demandons aux autorités, aux pouvoirs publics d’œuvrer à une inclusion digne du nom pour ne laisser personne de côté, tenir compte de tout le monde en élaborant les différents outils de travail », affirme-t-il.

Se sauver de la fatalité, « quand le numérique devient incontournable »

« Le handicap n’est pas une fatalité, et quand le handicap devient un tremplin, les lignes bougent », nul sous nos cieux de nos jours n’ignore l’importance du numérique. La déficience n’est pas une raison pour rester en marge de ses bienfaits, même si les difficultés jalonnent le chemin dans le rang des personnes handicapées visuelles, quoique, malgré les limites, ils y arrivent dans la mesure du possible. Si ailleurs d’aucuns envisagent des applications JOZ sur leur ordinateur ou leur smart phone, d’autres par contre font recours aux guides ou à leurs instincts pour accéder aux technologies de l’information et de la communication. Ghislain Adandé, Personne Handicapée visuelle, chargé de l’insertion Professionnelle des Personnes Handicapées à la Fédération des Associations de Personnes Handicapées du Benin (FAPHB) nous fait une confidence, « les débuts étaient difficiles, j’avais plusieurs conférences en ligne, des ateliers zoom et bien d’autres. Je ne pouvais pas y participer à cause des barrières. Les rares fois que je participe aux activités en ligne, je n’intervenais presque pas. Avec le temps j’ai fait des propositions aux organisateurs pour me faciliter la tâche, cela a nécessité des moyens financiers mais au fil du temps, c’est devenu une réalité. C’est notre quotidien, on vit avec et nous devrions l’accepter ainsi. »

L’aménagement dont il est question
En termes clairs et rassurants, le président du Réseau des Association des Personnes Handicapées du littoral (RAPHaL) Nassirou Domingo et les personnes malvoyantes de son état, rappellent les difficultés rencontrées : « Je suis obligé d’installer une application qui me permet de lire les textes et une note vocale. Mais le mal, mes yeux brulent davantage quand je fais plus de trente minutes devant l’écran de mon ordinateur. Ceci malgré mes verres, parfois je suis obligé d’agrandir la police et les caractères des textes , les couleurs et les contrastes pour bien y m’imprégner du travail à faire. » A l’en croire, pour y remédier, il faut la vulgarisation des textes et lois qui régissent la protection des droits des personnes handicapées en République du Benin dans le domaine du numérique. Le problème semble être occulté, c’est comme si nous sommes dans une société à part entière, ce qui est dommage. Il faut aussi des dispositions inclusives à tous et dans tous les domaines. Au-delà de tout, les personnes handicapées voient aussi la vie du bon côté. La loi 2017-06 du 29 septembre « portant protection et promotion des droits des personnes handicapées en République du Benin », a pu faciliter les choses. En son article 4 , « le respect de la dignité intrinsèque, de l’autonomie individuelle y compris la liberté de faire ses propres choix et de l’indépendance des personnes ; la non-discrimination, la participation et l’intégration pleines et effectives à la vie sociale ; le respect de la différence et l’acceptation des personnes handicapées comme faisant partie de l’espèce humaine et de l’humanité ; l’égalité des chances ; l’égalité d’accès ; l’égalité entre les hommes et les femmes ; le respect du développement des capacités de l’enfant handicapé et le respect du droit des enfants handicapés à préserver leur identité. » L’article 61 de cette même loi prévoit : « Les institutions publiques et privées créent ou aménagent des espaces de jeux publics et les dotent d’équipements spécifiques pour les rendre accessibles aux personnes handicapées. » Plus loin encore en son article 62, le règlement stipule : « Les services de communication publique et privée, la presse écrite et audiovisuelle tiennent compte des personnes handicapées dans la fourniture de leurs prestations. »
Pour renchérir le contenu du document, le président de la Fédération des Associations de Personnes Handicapées du Benin Nassirou Domingo, martèle : « nous ne voulons pas être des parasites, nous voulons participer à tout comme tout le monde sans aucune discrimination. Les objectifs du développement Durable, ODD 5 prévient à l’égalité des sexes et autonomiser toutes les femmes et les filles ».
Le numérique a une place importante dans la vie de tout être humain, apprendre, travailler, s’ouvrir au monde, tout passe par là. Il faut que les pouvoirs publics, prennent des dispositions hardies pour l’accès de tous au numérique. Cela valorisera plus les personnes handicapées et surtout les jeunes filles souffrant de ce mal à mieux se positionner sur le marché de l’emploi demain.

Piste de solutions pour les filles handicapées visuelles
« J’ai du mal pour ma petite fille, handicapée visuelle. Elle travaille bien à l’école mais l’accès au numérique constitue son obstacle. Mon grand souci est que sans une véritable maitrise de cet outil, il lui sera difficile de trouver au terme de ses études, un boulot. Et surtout qu’être handicapé est déjà mal apprécié par la société », déclare avec amertume un parent. C’est pourquoi il urge de mettre en application le rapport de Gilbert Montagné publié en 2007 dont le thème est « L’inclusion des personnes aveugles et malvoyantes dans le monde d’aujourd’hui ». Comme piste de solutions proposées, entre autres, il suggère que dès la classe de troisième que le monde de l’entreprise vienne communiquer aux élèves non-voyants sur les possibilités d’emploi pour que ceux-ci prennent confiance dans l’avenir qui doit leur appartenir. « Il est également urgent que le monde universitaire vienne dans les classes secondaires informer les élèves malvoyants des filières d’avenir. Comme il sera tout aussi important pour les élèves du secondaire, pendant l’année du Bac, de se rendre sur les lieux de l’université pressentie afin qu’ils évaluent son accessibilité et ses technologies adaptées. Notons, une fois de plus, qu’il est urgent que les enseignants de l’enseignement primaire, secondaire et universitaire, viennent se former auprès des centres ressources à la verbalisation des informations sur écrans ou tableaux ». C’est possible !
Marcel Candide HINVY (Collaborateur)





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