Entretien avec Arnauld AKAKPO, président de la CCIB : « A cause de la Covid-19, 80% des entreprises déplorent une baisse du chiffre d’affaires »

Moïse DOSSOUMOU 29 juin 2020

Récemment élu à la présidence de la Chambre de commerce et d’industrie du Bénin (Ccib), Arnauld AKAKPO a pris service en février 2020. L’homme dévoile ici ses priorités pour la mandature qu’il dirige, évoque les peines et difficultés de ses pairs opérateurs économiques liées à la pandémie de la Covid-19. Il n’a pas manqué de donner des conseils avisés aux jeunes entrepreneurs qu’il souhaite voir réussir dans la vie.

Comment va le monde des affaires avec la pandémie de la Covid-19 ?
Mobilisée depuis le début de la pandémie du coronavirus, la Ccib a réalisé une enquête auprès des entreprises béninoises pour mesurer l’impact de la crise sanitaire sur leurs activités. Les chefs d’entreprises estiment que leurs activités sont au ralenti. 80% d’entre eux déplorent une baisse de chiffres d‘affaires, 40% des difficultés de trésorerie et 20% des ruptures d’approvisionnement….
Face à ce constat, la Ccib a joué son rôle de conseiller du gouvernement en transmettant des propositions pour permettre au secteur privé d’amortir le choc et de préparer la relance des activités.

Cette crise sanitaire qui a de sérieuses répercussions sur le secteur économique est survenue au lendemain de votre élection. Quelles sont les actions que vous avez initiées pour assister les opérateurs économiques ?
La Ccib a mené plusieurs actions pour soutenir d’une part les opérateurs économiques et d’autre part la population elle-même, car protéger les populations contre la Covid-19, c’est protéger les entreprises.
Nous avons lancé une campagne de solidarité nationale qui a permis de collecter plusieurs centaines de kits de lavage de mains, plusieurs litres de savon liquide et des milliers de masques qui ont été mis à la disposition des populations à travers le Ministère de la Santé et l’Agence Nationale de la Protection Civile ainsi que les Mairies.
Nous avons également recensé, à l’aide d’un questionnaire, les difficultés que vivent les opérateurs économiques en cette période de crise. Le point de cette enquête a été transmis au gouvernement avec des propositions bien définies pour soulager les peines des chefs d’entreprises. Ces propositions sont regroupées en trois (03) thématiques : la survie des entreprises, la sauvegarde de l’emploi et l’accompagnement des entreprises pour la reprise des affaires.
Nous nous réjouissons que la plupart des propositions aient été prises en compte et que le gouvernement soit allé bien au-delà sur plusieurs aspects.
Nous avons continué à offrir des services aux entreprises par mails, par téléphone, sur les réseaux sociaux... Dans ce cadre, le webinaire Café Numérique permet de les informer sur les différentes opportunités à leur disposition en ce temps de coronavirus.
Nous avons aussi mis en place la plateforme « StopCovid19.bj » pour faire la promotion des entreprises qui commercialisent les produits barrières à la Covid-19 et pour permettre un accès facile à ces produits par tous.
A l’endroit de la population, la Ccib a initié l’opération de don de kits de lavage des mains, opération qui a permis de recueillir de nombreux kits qui sont mis à la disposition des écoles, des marchés et autres lieux publics.

Les frontières du Nigeria avec le Bénin demeurent fermées depuis août 2019. Cela n’en rajoute-t-il pas aux peines des commerçants ?
Nous estimons qu’il faut éviter de dramatiser les choses. Nous voulons inviter tous les entrepreneurs béninois et l’ensemble de l’opinion à considérer cette fermeture comme une opportunité qui doit nous permettre de repenser les relations commerciales avec le Nigéria. La Ccib a décidé de jouer pleinement sa partition en renforçant les relations avec les homologues du Nigéria et de la sous- région afin que le Bénin, de par sa position géographique, devienne le pôle industriel de la sous-région ouest africaine.

Dans quel état avez-vous trouvé la maison Ccib ?
J’ai pris fonction avec mon équipe le 07 Février 2020 après la première Assemblée Générale consulaire qui a consacré notre élection. Souvenez-vous que les élections consulaires se sont déroulées le 18 décembre 2019. Ces élections ont fait suite à des réformes engagées par le gouvernement de son Excellence le Président Patrice Talon. C’est donc dire que le terrain a été déjà balisé avant notre prise de service. L’administration provisoire qui a travaillé durant un an après la fin de la précédente mandature a eu le mérite d’apporter une autre vision à la Ccib. Des objectifs a minima nous ont été assignés. Nous travaillons donc depuis quelques mois à les atteindre, et aller au-delà. Donc je peux dire que la CCI Bénin se porte bien lorsque nous avons pris fonction.

Comment comptez-vous marquer votre passage à la tête de la Ccib ?
J’ai mis la mandature sous le sceau du relèvement de grands défis. Dans le décret n° 2019-411 du 25 Septembre 2019 portant convocation du corps électoral, le gouvernement a fixé à la Ccib, pour la mandature, des seuils de performance a minima à savoir :
• travailler à réduire le taux de mortalité des entreprises créées au cours de la mandature à 10% au plus dans les trois premières années de leur création ;
• créer et rendre opérationnelle au Bénin une école de commerce affiliée à une ou plusieurs écoles de commerce d’envergure internationale ;
• réaliser pour chacune des régions économiques du Bénin, des études visant le développement d’au moins une filière économique et faciliter l’installation d’au moins deux entreprises dans la filière avant la fin de la mandature ;
• faire réaliser l’audit technique des bâtiments défectueux abritant les représentations régionales de la Ccib et mettre en œuvre les recommandations visant leur valorisation et leur mise en état de fonctionnalité.
Je me suis engagé, avec le bureau consulaire et toute l’équipe de la Ccib, à dépasser largement ces seuils fixés par le gouvernement.
Il est vrai que la Covid-19 a ralenti mon élan, mais la motivation demeure pour que de grands projets soient réalisés au grand bonheur des opérateurs économiques.

Est-il facile d’entreprendre et de réussir au Bénin ?
Pourquoi voulez-vous qu’on pense qu’entreprendre au Bénin serait difficile ? La réponse à votre question est bien évidemment affirmative. Pour certains qui décident de se lancer dans l’entrepreneuriat et s’attendent tout de suite à amasser de l’argent, il faut qu’ils se détrompent. L’entrepreneuriat est un cheminement. Le tout ne suffit pas de créer son entreprise et attendre que tout tombe du ciel. Lorsque vous interrogez tous les entrepreneurs qui connaissent la réussite dans leurs activités, à 100% ils vous diront que les débuts n’ont pas du tout été faciles. S’ils avaient abandonné au début, comme on le note de nos jours chez certains de nos jeunes entrepreneurs, ils ne seront pas là où ils en sont. Il suffit donc de se fixer en amont des objectifs de réussite et de travailler véritablement pour les atteindre, quel que soit l’obstacle. C’est d’ailleurs pour remédier à cette fausse idée que la Ccib a décidé d’initier des formations régulières à l’endroit des entrepreneurs. Le diagnostic a déjà montré que plus de 60% des entreprises ne passent pas le cap des trois ans après leur création. Ceci montre à juste titre que certains se lèvent pour créer une entreprise sans se préparer. C’est donc dire qu’il faut une préparation et une méthode pour affronter le monde de l’entrepreneuriat.

Quels conseils pouvez-vous donner aux futurs opérateurs économiques ?
A l’endroit des porteurs de projets entrepreneuriaux, je voudrais dire que le monde de l’entrepreneuriat n’est pas aisé, mais c’est surtout la volonté et l’endurance qui comptent. Il ne faut surtout pas courir tous azimuts vers les recherches de financement car on peut démarrer ses activités avec peu de moyens. Ceux qui courent derrière les financements sont souvent confrontés à la mauvaise gestion et se retrouvent dans l’incapacité de payer leurs dettes à bonne échéance.
La Chambre de Commerce et d’industrie du Bénin vient de lancer son service dénommé ‘’Parcours de l’Entrepreneur’’ pour former les entreprises créées en 2020 dans le processus de l’idée de projet jusqu’à sa concrétisation. J’invite les très jeunes entrepreneurs à profiter de cette formation.

L’essence frelatée ( kpayo) et les stations-services peuvent-elles cohabiter ?
Cette question a préoccupé bon nombre de nos dirigeants au plus haut niveau. Nous sommes tous conscients des inconvénients liés à l’usage de l’essence frelatée et des dégâts que ce type de commerce engendre par imprudence de ceux qui s’y adonnent, alors qu’il n’en est pas le cas avec les stations-services. Au départ, l’effectif réduit des stations-services sur toute l’étendue du territoire national a fait que la lutte pour l’éradication du kpayo peinait à prendre. Aujourd’hui, beaucoup de stations-services ont été implantées et leur fréquentation a commencé à rentrer dans les habitudes. Avec la fermeture des frontières avec le Nigéria qui a occasionné la rareté du kpayo et la hausse de son prix aux abords des voies, nous avons vu combien nos populations ont adopté les stations-services. Dès lors, l’habitude a été prise et la plupart des béninois n’ont plus rebroussé chemin.

Pourquoi les Béninois ont-ils du mal à se mettre en groupe pour créer des entreprises et les faire prospérer ?
Comme je le soulignais plus haut, beaucoup de Béninois n’ont pas la culture du risque. Ils veulent tout de suite obtenir un résultat satisfaisant aussitôt leur entreprise créée. Dans ces conditions, comment voulez qu’il y ait une collaboration franche s’ils se mettent en groupe ? Nous souhaitons à travers la Ccib former les entrepreneurs béninois à la culture entrepreneuriale en s’associant pour être plus forts. C’est dans cet esprit que nous souhaitons organiser tous les sous-secteurs qui ont plusieurs petits acteurs qui pourraient se mettre ensemble pour former un groupement d’intérêt économique afin d’avoir un rendement plus important au bénéfice de tous.
Propos recueillis par Moïse DOSSOUMOU





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