Harcèlement sexuel : La gent féminine face à la loi de l’omerta

La rédaction 14 septembre 2020

Malgré l’existence d’un cadre législatif réprimant les violences sexuelles et d’une loi spécifique sur le harcèlement, les femmes continuent de souffrir le martyr au Bénin. D’aucuns estiment que ce mal, ancré subrepticement dans les mœurs, persiste en raison du peu de dénonciation et des pesanteurs sociologiques qui contraignent les femmes au silence. Qu’en est-il réellement ? Cette enquête permet d’en savoir un peu plus.

1er mai 2020. Angela Kpeidja va jeter un pavé dans la mare et ébranler le paysage médiatique béninois par un message posté sur Facebook. En cette journée de célébration de la fête internationale du travail, la journaliste de l’Office de radiodiffusion et de télévision du Bénin (Ortb), portait devant le public et dénonçait, crument, le harcèlement sexuel, dont elle fait l’objet dans son lieu de travail et qui l’empêchait de s’y épanouir convenablement. Coup de tonnerre. "J’ai failli. Non je l’ai fait mais je reviens encore plus forte. Ça m’a rongé toute la journée puis j’ai décidé de mettre les pieds dans les plats. Tant pis…Une fête disent-ils de travail, alors même que le travail, dans mon milieu est totalement décousu. Le harcèlement sexuel en milieu de travail, même à mon âge a encore droit de cité avec des humiliations de tout genre y compris la baisse de l’estime de soi. Et ça, du plus haut vers les petits chefs de bas étages que sont les rédacteurs en chef et sous chefs. Et dire qu’il y a des femmes parmi nous qui se laissent faire. Viol, harcèlement moral et sexuel…j’en ai marre. Dites-moi comment on célèbre le 1er mai dans une maison où la religion de tous est devenue le silence dans la frustration", écrit-elle.
Cataclysme dans l’opinion, dommages collatéraux jusqu’à ce que le chef de l’Etat, Patrice Talon, s’en émeuve et s’y mêle. L’acte était d’autant plus étrange et surprenant, qu’il venait rompre les habitudes d’un monde où silence et conformisme sont une religion enfouie et quasi millénaire. Quatre mois après cette intrusion impertinente, Angela Kpeidja, consciente qu’elle a mis les pieds dans les plats, n’en démord pas. Au contraire, elle persiste et signe, malgré incompréhensions, menaces et humiliations. « J’ai pu observer que je n’étais pas toute seule. J’ai pu constater qu’il y avait beaucoup de femmes qui étaient dans mon cas, mais qui se réfugient dans un silence coupable », déclare-t-elle à peine installée dans son nouveau bureau pas encore aménagée à l’Ortb à Cotonou. Toujours sous l’emprise de ses émotions, visage grave et tendu par une tension psychologique palpable, elle n’en est pas moins révulsée par un système et une société qui ne font pas beaucoup cas des problèmes de la femme. « Nos hommes n’ont pas l’habitude d’identifier une femme par rapport à ce qu’elle a dans la tête ou à ses capacités. Beaucoup identifient la femme à sa féminité et à ses charmes. Il n’y a qu’à observer quand une femme est au volant d’une belle voilure dans nos rues. On vous dira que, si ce n’est pas que vous êtes une pute, alors forcément, c’est un homme qui vous l’a achetée. On fait fi de tout ce que vous-même pouvez réaliser. Notre société a pris l’habitude de coincer, d’enfermer la femme dans une posture d’assujettissement », ajoute-t-elle avant d’asséner froidement : « Les femmes victimes de harcèlement ou de viol ont aussi peur du sentiment d’humiliation qui peut s’en suivre. Quand vous parlez, on vous dira que c’est par votre comportement ou par votre habillement que vous avez suggéré le viol ou le harcèlement ». « La plupart du temps, lorsqu’il s’agit d’un supérieur hiérarchique, c’est compliqué par crainte de perte de son emploi de résister ou de dénoncer. Les pesanteurs sociales ne sont pas en faveur des femmes dont les plus vertueuses préfèrent encaisser et subir les assauts sans céder. Les autres, à bout de force, cèdent pour avoir la paix », analyse pour sa part, Moïse Dossoumou, journaliste au groupe de presse Fraternité, à Cotonou.

« Si tu n’es pas capable, d’autres sont prêtes à le faire » !
De son côté, Zakiath Latoundji, Présidente de l’Union des professionnels des médias du Bénin (Upmb), organisation de défense des droits des journalistes, ne veut pourtant pas en faire un mal spécifique au monde des médias. Affairée à la préparation de l’édition du journal télévisé de 13h dans son bureau sis à Mènontin au siège de Canal3 Bénin, elle concède que le harcèlement sexuel existe partout, dans le privé comme le public. Cependant, pour la présidente de l’Upmb, tout est fonction de l’éducation reçue par la femme, son comportement et son caractère face à ses collègues hommes. Car, explique-elle, « c’est un fait réel, mais cela n’empêche pas et ne devrait pas empêcher les femmes d’être épanouies au travail. Sinon, elles doivent dénoncer ceux qui les harcèlent », déclare-elle. Etudiante en fin de formation en journalisme à Porto Novo, Aurélie Kpèdétin, 23 ans, met le doigt sur le nœud du problème. En compagnie de ses camarades à la sortie du cours, elle n’hésite à choquer. Pour elle, les femmes en sont pour beaucoup dans la persistance du mal. En effet, souligne-t-elle, dans les médias comme dans tous les autres domaines, ce phénomène perdure parce que « si une femme n’est pas capable de donner, d’autres sont prêtes à le faire ». C’est pour cela qu’Aurélie Kpèdétin appelle la gent féminine à rester soudées si réellement, un jour, les femmes veulent remporter la victoire sur le phénomène. Par ailleurs, poursuit la jeune journaliste, les femmes des médias doivent plus s’affirmer par leur travail, par leur compétence et aussi cultiver un caractère d’humilité et de respect. « L’harceleur » qui est d’abord un supérieur doit avoir tout le respect qui lui est dû. Ainsi, « la personne harcelée » devrait pourvoir lui dire le plus clairement possible d’arrêter ses manœuvres, tout en gardant la tête froide.

Une loi pas assez dissuasive ?
Or, dans la loi n° 2006-19, portant répression du harcèlement sexuel et protection des victimes, le parlement béninois a semblé déjà régler le problème. Selon le législateur béninois, constitue un harcèlement sexuel, « le fait pour quelqu’un de donner des ordres, d’user de paroles, de gestes, d’écrits, de messages et ce, de façon répétée, de proférer des menaces, d’imposer des contraintes aux fins d’obtenir d’une personne en situation de vulnérabilité ou de subordination, des faveurs de nature sexuelle ». Cette loi précise d’ailleurs en son deuxième article que « toutes formes de harcèlement sexuel constituent en République du Bénin, une infraction quelle que soit la qualité de l’auteur ou de la victime et quel que soit le lieu de commission de l’acte ». Par conséquent, elle punit d’une amende de cent mille à un million de francs CFA et d’un emprisonnement d’un (01) an à deux (02) ans, toute personne qui se rend coupable de harcèlement sexuel. « C’est heureux que la loi réprime le harcèlement sexuel », affirme Moise Dossoumou. Seulement, renchérit-il, cette loi ne suffit pas pour protéger les victimes. Encore faudrait-il, laisse-t-il entendre, qu’elles s’expriment et que les auteurs de ces actes soient identifiés et punis. Écœuré par un cas de harcèlement dramatique dont l’une de ses proches vient d’être victime, Moise Dossoumou a l’esprit toujours perturbé. Attablé dans un café de Cotonou, il scrute l’horizon songeur. « Par résignation, beaucoup cèdent. Pas plus tard que la semaine écoulée, une connaissance à moi a dû démissionner de son poste pour échapper à son patron qui la harcelait sans relâche. Il lui faut maintenant trouver un autre boulot, ce qui n’est pas évident dans l’immédiat. Encore que rien ne lui garantit que son nouvel environnement de travail ne sera pas infesté de harceleurs. Outre les travailleurs, les étudiantes sont les plus exposées surtout lorsqu’elles doivent rédiger un mémoire de fin de formation en vue de la soutenance », confie-t-il. Pour sa part, Zakiath Latoundji regrette l’attitude de ses consœurs. « Nous n’avons jamais été saisi officiellement des cas de dénonciation. C’est sur les réseaux sociaux que nous avons été informés comme le Béninois lambda », déclare la présidente de l’Upmb. Avant d’ajouter : « Pour autant, cela ne nous a pas empêché de mettre en place une cellule d’écoute et de veille afin de recueillir dorénavant les témoignages et accompagner les consœurs ».

Régime patriarcal qui enferme les femmes dans un silence
« C’est souvent difficile de prouver le harcèlement, parce que votre protagoniste ne vous donne pas souvent le temps de prendre des photos et de constituer des preuves. C’est pourquoi la constitution de preuves est quasi impossible », déclare Teslanik Houndégnon, journaliste à radio Tokpa à Cotonou. Pour atténuer le phénomène, elle préconise de prévoir des outils, des mécanismes, des lignes vertes ou des centres d’écoute pour recevoir les témoignages des victimes. Dès lors, les enquêtes seront menées en toute discrétion. Ce qui pourrait, ajoute-elle, « calmer les ardeurs de certains, même si d’autres vont poursuivre leur sale besogne ». Revenant sur les insuffisances de la loi 2006-19, quant à elle, Angela Kpeidja, insiste : « Cette loi ne peut pas sociologiquement nous sortir de l’omerta qui entoure le phénomène de harcèlement. Elle n’est pas assez dissuasive. Car, la femme, dans notre société, est toujours considérée comme une chose : elle n’a pas voix au chapitre. Nous sommes en quelque sorte dans un régime patriarcal qui enferme les femmes dans un silence qui devient psychologiquement un poison. Elles ne peuvent donc pas prendre la parole. C’est pourquoi, il faut déconstruire les stéréotypes qui maintiennent une majorité de femmes dans l’assujettissement ». D’ailleurs, face à l’ampleur du phénomène et au regard des déballages qui ont suivi sa dénonciation, la journaliste ne veut pas s’arrêter en si bon chemin. Sur une page Facebook dénommée « N’aie pas peur », où elle compte continuer son combat pour sortir la gent féminine de sa torpeur, les témoignages et messages affluent désormais. On peut y lire : « Ils nous traumatisent pour la vie. La société nous rend coupables d’une horreur commise par un tiers. En plus, nos bourreaux et la société nous imposent un silence qui finit par nous détruire et faire d’autres victimes. Libérons la parole » ; ou encore « Les peurs et la souffrance de la victime du harcèlement sexuel sont suicidaires. Les harceleurs tapis dans l’ombre des administrations béninoises et africaines doivent désormais avoir peur d’être découverts ».

Des chiffres inquiétants
« En l’absence de statistiques, il est assez difficile aujourd’hui d’apprécier l’ampleur du phénomène », s’est fendue une coalition de 36 personnalités et organisations de la société civile le 5 mai 2020 en soutien à la journaliste de l’Ortb. Cependant, en 2016 Wanep-Bénin citant un rapport sur les violences de genre en milieu scolaire en Afrique subsaharienne, a révélé des statistiques inquiétantes sur l’ampleur du harcèlement sexuel dans les lycées et collèges béninois. Selon ce rapport, « 53% des élèves du primaire et du secondaire ont déclaré avoir été témoins, ou subi des attouchements inappropriés, des pressions ou des blagues à connotation sexuelle… 43% des élèves du secondaire et 80% du primaire disent avoir connu des filles qui ont abandonné l’école en raison de violences sexistes…80% des filles interrogées disent connaître des élèves qui ont été approchés par un enseignant pour obtenir des faveurs sexuelles ». Le même rapport indique que « 77% -des filles- pensent que des enseignants de leur école ont des relations sexuelles avec des élèves ». Ces statistiques ne sont, selon le rapport, que la face visible de l’Iceberg. Ceci en dépit de l’existence d’un cadre législatif régissant la répression des violences sexuelles et d’une loi spécifique sur le harcèlement sexuel.
Wilfried NOUBADAN





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