Prof. Brice Sinsin au sujet de la Covid-19 en Afrique : « Il est nécessaire qu’on retourne à nos authentiques bases de santé »

Fulbert ADJIMEHOSSOU 29 mai 2020

Ecologue, le Professeur Brice Sinsin fait le lien entre la crise de la biodiversité et la pandémie de la Covid-19. L’ancien Recteur de l’Université d’Abomey-Calavi propose la valorisation des plantes médicinales, le financement de la recherche dans les pays africains, et surtout le retour fondamental aux bases de la santé sur le continent, avec une place de choix à la médecine traditionnelle.

Professeur Brice Sinsin, ça fait quatre décennies d’engagement en faveur de la protection de la biodiversité. Aviez-vous l’impression que quelque chose a vraiment bougé ?
Ce qui est important, c’est qu’il y a eu la sensibilisation. Il faut le reconnaître. De plus en plus, les gens en font un thème populaire. J’ai commencé mes premiers enseignements sur la biodiversité en 1996. Beaucoup de collègues se demandaient quel est cet enseignement que j’avais introduit plus large au-delà de la conservation des ressources naturelles dans la formation d’ingénieurs spécialistes de la question. La plupart d’ailleurs de ceux qu’on a formés à l’époque ont de très bons postes à l’international. Je crois que globalement, l’Homme a continué à conserver les ressources. Globalement, il existe encore beaucoup de zones de pauvreté, c’est-à-dire où l’on se rabat sur ce qu’il y a d’immédiat dans son environnement. On peut dire qu’au fil de la croissance galopante de la population africaine, l’hypothèse la plus évidente est qu’avec l’accroissement des consommateurs, les ressources diminuent. Le taux de croissance est largement supérieur au taux de renouvellement des ressources.

Les indicateurs sont au rouge. Il y a des espèces qui sont menacées de disparition. Les chercheurs ne cessent d’alerter, les organisations non gouvernementales sensibilisent. Qu’est ce qui manque pour que la mayonnaise prenne finalement ?
Une grosse question. Je pense que d’abord, on n’en a pas fait une grosse priorité. Il faut le reconnaître. Nos services forestiers qui devraient être renouvelés, dynamiques, avec des attributions très claires, on continue de les utiliser comme on m’avait utilisé en 1985. On devrait avoir des missions claires, des redéfinitions précises. Ça reste encore à venir. L’autre chose, c’est l’éducation. Vous ne pouvez pas avoir de grands projets d’Etat, le plus politique ou le plus économique possible si vous n’avez pas normalement une main d’œuvre qualifiée à l’interne pour accompagner cela. Si vous voulez un bon système de santé, formez déjà des médecins qualifiés, patriotes. Pour un bon réseau routier, formez vos ingénieurs à posséder la technique. C’est dans tous les domaines. Le coton a eu du succès parce qu’il avait des facultés qui formaient. Des écoles formaient des conducteurs, des ATDR, tout un ensemble de choses pour accompagner la politique du gouvernement. Moi-même étant forestier, j’étais en partie vulgarisateur du coton à l’époque au Cader Borgou. C’est cet arsenal qui accompagne un projet gouvernemental et en fait un succès. C’est là où nous devrions aller, faire en sorte que la biodiversité revienne au cours primaire, et que l’enseignant qui veut faire une classe verte puisse aller directement dans la nature pour faire découvrir la biodiversité aux enfants. Nos parents se sont soignés à partir des plantes médicinales locales. Ils n’ont jamais dit qu’il faut qu’ils aillent au Ghana chercher une plante avant de soigner quelqu’un qui est malade au Bénin. Ils n’ont jamais rêvé de pharmacie. Ce sont des thèmes qui sont arrivés avec nos générations. Notre biodiversité devrait être un sujet d’actualité et de formation. C’est ce qui fera que la mayonnaise pourra prendre. Parce que les individus qui devraient porter le projet biodiversité sont déjà formés.

Beaucoup voient dans la crise sanitaire du coronavirus une vengeance de la nature. Est-ce que vous percevez les choses de la même manière ?
Je suis écologue. En écologie, il y a ce que nous appelons l’équilibre biologique. L’herbe est faite pour être consommée par des herbivores. Prenons un herbivore, un insecte, il sera consommé par une grenouille. Cette grenouille va être consommée par un serpent qui à son tour peut être consommé par un serpentaire et peut être l’Homme qui consommera le serpentaire, ainsi de suite. C’est toute une chaîne. Lorsqu’il y a rupture d’un maillon au niveau de cette chaine, il y a forcément pullulation d’organismes. Le rôle support de régulation de l’écosystème que la nature est appelée à jouer est rompu quelque part, soit à cause de la dégradation de la biodiversité, parce qu’on a coupé les grands arbres parce que les industriels en ont besoin. On a ramené ainsi la strate arborescente des grandes forêts qui était à 40 mètres autour de 20 ou 30 mètres, quasiment à la portée de l’Homme. D’où certains virus qui étaient reconnus comme des virus de la canopée notamment le VIH/Sida, Ebola qui vivaient à 40 ou 60 mètres au-dessus de nos têtes sont ramenées à la taille de l’Homme. La moralité est qu’il y a de plus en plus d’échanges avec des zones intermédiaires pour en faire des zoonoses. Nous devons garder à l’esprit que si nous ne jouons pas très bien à maintenir l’équilibre, à un moment donné, il y aura des ruptures dans la chaîne. Les populations vont croître de façon exponentielle et venir nous envahir.

N’est-ce pas déjà les conséquences de la rupture avec la Covid-19 ?
Disons que pour une première fois, l’Homme a un prédateur. Lorsque le lion fait ses cent pas, tout le monde est sur le qui-vive. C’est la première fois qu’il y a un prédateur qui malheureusement est invisible. Nos missiles, bombardiers fabriqués pour la guerre ne servent à rien. Tout le monde a peur tout comme si c’est un lion qui s’est réveillé un beau matin dans la forêt. Mais en même temps, c’est un atout. Voilà une pandémie pour laquelle personne n’a de solution miracle. C’est maintenant que les africains qui ont abandonné leur santé doivent se ressaisir. Nous sommes la seule race au monde, race noire, à confier notre santé au blanc. Partout le créateur a créé des hommes, il met toujours ce qu’ils vont manger et ce qui va les soigner, même dans le désert. Seul le noir dit qu’il ne croit qu’en la pharmacie du blanc et a oublié que nos parents ont déjà vaincu des épidémies. Face à la variole, y avait-il de pharmacie ? Y avait-il de systèmes de santé dont nous rêvons ? Mais on a sauvé quand même une bonne partie des africains grâce au génie de nos parents. Pourquoi nous éloigner de cela ? Il est nécessaire maintenant qu’on retourne fondamentalement à nos authentiques bases de santé. La santé est la première souveraineté d’un pays, nourriture santé et habitat. Voilà nos compatriotes qui se battent pour trouver des produits. Combien de fois nos gouvernants ont décidé de croire à nos produits avec une politique de médecine traditionnelle, même s’il y a encore quelque faiblesse ? Il n’y en a pas. On va vous opposer que vous n’avez pas fait de tests cliniques. En Afrique, c’est le témoignage. C’est ce qu’appelle l’observation clinique. Il faut qu’on revienne à nos fondamentaux pour saisir cette opportunité parce que tout le monde se cherche maintenant.

On sait que quelque chose change néanmoins déjà depuis janvier. La pollution a chuté dans les grandes villes. La Chine a même interdit en février le commerce des espèces sauvages. Est-ce que vous ne pensez pas qu’à la seconde où la crise sera maîtrisée, on reprenne avec les mauvaises habitudes ?
Si je m’en tiens aux déclarations officielles, tout serait parti de pangolin, de chauves-souris et des rongeurs cités. Prenons ça comme l’hypothèse de départ. Si nous prenons cela comme un postulat, ça veut dire que c’est maintenant que les gouvernants africains doivent financer massivement la recherche pour savoir les réelles sources potentielles de tel ou tel autre virus, bactéries logés dans ces animaux que nous consommons souvent comme gibiers en Afrique. Mais quelles sont les probabilités que d’autres pandémies sortent de cela ? Nous croisons les bras. Ça veut dire que nous attendons que l’Europe vienne nous sauver. C’est maintenant qu’il faut se retourner sur nous-mêmes et bâtir de grands programmes de recherche.

Que deviennent les fruits des recherches scientifiques ?
A partir des moyens dont nous disposons de nos salaires et des financements que nous allons négocier à l’extérieur, ce petit financement ne permet que de fabriquer des paquets technologiques. Ce qui manque, c’est le grand maillon de passage des paquets technologiques à une industrialisation. Ça dépasse largement le budget de l’Université, le budget d’un laboratoire, ou le budget du pauvre chercheur. Et c’est là où les autres excellent ailleurs. Kofi Annan est venu en Afrique demander aux chefs d’Etat de mettre au moins 1% de leur PIB dans la recherche. Nous sommes encore à 0,03%. C’est la triste réalité. On croit que tout doit venir des autres. Nous sommes forts dans l’import-export. Il faut que ça cesse un jour.

Le thème de l’édition 2020 de la journée internationale de la biodiversité est « nos solutions sont dans la nature ».
S’il les gens sont malades à Bétérou, ils ne vont pas courir à Parakou pour se soigner. Ils vont d’abord chercher localement leurs solutions à partir de leurs plantes. C’est d’abord ça. Certes, il ne faut pas aller à la cueillette. Il faut valoriser. Si vous ne l’utilisez pas correctement, vous allez perdre la biodiversité. Chapeau au Gouvernement qui veut lancer un grand programme de reboisements à partir d’essence fruitière. J’espère que le gouvernement va y croire comme un grand programme national qui va donner de l’emploi et va continuer à verduniser nos écosystèmes et permettre de faire du business. Je vous parle du Baobab, vous voyez de gros fruits : il y a différentes richesses dans le baobab. Il y a d’autres opportunités sous régionales. Il faut de grands chantiers tout comme l’ONAB a eu à le démontrer aujourd’hui.

A-t-on échoué dans la mise en œuvre du programme du 1er juin ?
C’est un bon symbole que je soutiens. Je préfère qu’on maintienne cela comme étant un rappel par rapport aux valeurs de la biodiversité. Mais il faut aller au-delà. Ce n’est pas un échec. La sensibilisation n’est pas une question d’une année. La journée nationale de l’arbre est institutionnalisée. Mais il faut aller au-delà.
Propos recueillis par Fulbert ADJIMEHOSSOU





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