Prof. Raoul Fousséni à Propos du lien entre l’écologie et le choléra : « Les médias et les politiques font croire que les pauvres sont sales »

17 septembre 2020

Nous ne sommes pas tous égaux face aux pathologies. C’est la cruelle vérité que nous rappelle l’ouvrage du sociologue Raoul Fousséni à travers un mal menaçant à chaque saison pluvieuse : le Choléra. Une évidence qui n’implique pas que les comportements antisociaux. Enseignant-chercheur à l’université de Strasbourg en France, ce natif de la commune de Bassila au nord Bénin, met à la disposition du public ses travaux de recherche sur comment le choléra donne à voir à Cotonou, une ville pourtant fortement urbanisée et industrialisée, les inégalités écologiques persistantes.

Ecologie, choléra, on s’attend à un environnementaliste ou un médecin quand on lit le titre de l’ouvrage. Mais c’est un sociologue qui se présente. Comment la sociologie appréhende-t-elle un thème à cheval entre la santé et l’environnement ?
Vous posez ici une question pertinente. Effectivement lorsqu’on parle de pathologie comme le choléra, les lecteurs ou les auditeurs ont tôt fait de vous attribuer le titre de médecin. Mais il faut savoir qu’aucun sujet ne peut échapper au sociologue. Toutefois, c’est l’approche qu’il adopte par rapport à ces sujets qui diffère de celle du médecin ou de l’environnementaliste. Dans le cadre de mes recherches publiées dans l’ouvrage intitulé Les inégalités écologiques à l’aune du choléra. Les villes africaines à l’exemple de Cotonou, le choléra est étudié comme le révélateur d’inégalités sociales face à l’environnement. Autrement dit, pour le sociologue que je suis, cette maladie me permet de montrer le fonctionnement socio-économique et politique de la ville de Cotonou. La répartition des malades dans cette ville laisse à voir des formes d’inégalités sociales qui sont construites, et les différences d’exposition des groupes sociaux aux risques sanitaires environnementaux. Globalement, les groupes sociaux les plus favorisés occupent les espaces les plus prisés de la ville pendant que ceux en situation de précarité vivent sur des espaces inondables, inconstructibles comme la berge lagunaire, espace où prolifère le vibrion cholérique responsable des épidémies de choléra. Finalement, le sociologue étudie le choléra en tant qu’une pathologie qui révèle les inégalités sociales face à l’environnement, conceptualisées en termes d’inégalités écologiques.

Quand et pourquoi avez-vous pris la décision d’éditer votre thèse ?
Mon livre reprend les résultats de ma thèse de doctorat qui a été soutenue en décembre 2016 à l’université de Strasbourg. La décision de publier cette thèse a été prise pour deux raisons. D’une part, l’idée m’a été fortement suggérée par les membres de mon jury et surtout mon directeur thèse, le professeur Philippe Hamman que je salue au passage. D’autre part, j’ai souhaité partager ces résultats avec un public plus large, qu’il s’agisse de la communauté scientifique, d’étudiants et jeunes chercheurs, ou encore de politiques africains et africanistes. Mon intention est donc que les résultats ainsi présentés puissent inspirer d’autres recherches ou l’action publique en même temps qu’ils permettent de mieux comprendre le fonctionnement des villes africaines, par l’exemple de Cotonou.

Y a-t-il entre vous et le thème de la thèse, une histoire que nous public, on ignore ?
J’ai voulu déconstruire l’idée d’une responsabilité individuelle dans la survenue des épidémies du choléra. Les médias et les politiques font croire que les pauvres sont sales, qu’ils ne consomment pas de l’eau potable, qu’ils ne se font pas collecter leurs déchets, ou encore qu’ils ne se lavent pas les mains avant de manger. Or, la pauvreté et toutes les pratiques sociales dénoncées sont construites politiquement. Ce sont les pouvoirs publics, par leurs actions et inactions, qui contribuent à précariser une frange de la population. Dans les quartiers défavorisés, toutes les pratiques incriminées trouvent leur ancrage dans les défaillances des services publics. Mon expérience précédente d’animateur de projet dans ces quartiers m’a permis de me rendre compte que les comportements des habitants peuvent être modifiés grâce à une action intégrée qui prend en compte à la fois l’urbanisation, la fourniture des services publics et l’éducation socio-sanitaire. Finalement, j’essaie de montrer que le choléra a une dimension collective, et qu’il ne saurait être réduit à la simple responsabilité individuelle.

En 2016 alors que vous souteniez votre thèse, le Bénin traversait une épidémie de Choléra. Coïncidence ou vous avez les cycles bien enfouis dans la tête ?
Il n’y a aucun lien entre la date de ma soutenance et l’épidémie de choléra de l’année 2016. On sait que les épidémies surviennent chaque année à la faveur des saisons de pluie. Tant qu’il n’y aura pas une action politique rigoureuse pour sortir les quartiers touchés de l’insalubrité, plusieurs autres thèses de doctorat seront encore soutenues en pleine épidémie de choléra.

Et Pourquoi le Choléra parmi tant d’autres maladies ?
Comme je l’ai souligné plus haut, le choléra est une pathologie très sensible à la qualité de l’environnement. Il sévit dans les milieux insalubres, marqués par une absence de services d’assainissement des excrétas, de collecte de déchets, de fourniture d’eau potable, etc. Cette maladie est donc un bon marqueur des carences dans les services publics auxquelles les groupes sociaux les plus défavorisés sont confrontés dans la plupart des villes africaines. C’est donc un bon révélateur des inégalités écologiques.

Le concept ‘’inégalités écologiques’’, où est-ce qu’on peut le situer dans le champ littéraire et académique ?
Le concept d’inégalités écologiques ou inégalités environnementales est la traduction en France du mouvement étasunien de l’injustice environnementale. Mis au-devant de la scène grâce notamment aux travaux de Robert Bullard, ce mouvement dénonce le cumul des inégalités sociales et des risques environnementaux, dans la mesure où les grands centres de traitement de déchets et les usines polluantes aux États-Unis sont installés à proximité des quartiers où vivent les minorités ethniques et raciales, notamment les noirs et les hispaniques. En raison des différences culturelles entre la France et les Etats-Unis, liées notamment à la place de la question raciale dans le débat public, on parle plutôt d’inégalités écologiques ou environnementales pour désigner les différences sociales face à l’environnement. Autrement dit, en France les inégalités face à l’environnement sont plutôt liées aux facteurs sociaux, contrairement aux États-Unis ou le facteur racial est très prégnant. Dans mon livre, j’ai mobilisé ce concept d’inégalités écologiques pour traduire le fait que le risque cholérique au Bénin et dans la ville de Cotonou traduit des différences sociales face à la qualité de l’environnement.

C’est quoi le profil socio-économique d’un habitant de Cotonou prédisposé aux risque sanitaires d’origine environnementale en l’occurrence le Choléra ?
Le profil idéal typique du malade de choléra est un habitant d’un quartier de la berge du lac nokoué ou de la lagune de Cotonou, enfant ou personne (homme ou femme) porteuse d’une pathologie et dont la mobilité est réduite à son domicile ou à l’espace du quartier. Ce profil montre que les sources épidémiques du choléra sont internes à ces quartiers. Les défécations dans le lac et la lagune de Cotonou favorisent la culture du vibrion cholérique dans les plans d’eau, les interactions des habitants avec ces plans sont à l’origine de la contamination humaine, et la diffusion au sein de la population s’opère au travers de la fréquentation des latrines publiques ou privées, souvent mal entretenues et sans sources d’eau et de savon pour le lavage des mains.

Quels sont ces facteurs écologiques qui font dire que la maladie sévit de façon inégalitaire dans la population ?
Il y a un effet combiné du milieu et des profils socio-économiques dans l’incidence du choléra. Comme je l’ai mentionné plus haut, les quartiers de la berge du lac et de la lagune sont les plus touchés en raison de l’endémicité du vibrion cholérique dans les eaux saumâtres et qui se propage de façon épidémique pendant les saisons pluvieuses ou à l’occasion des crues. Toutefois, ce facteur géographique n’est pas suffisant pour expliquer la maladie car tous les quartiers de la berge lagunaire ne sont pas touchés de la même manière. Donc, il y un facteur interne à chaque quartier, comme le niveau socio-économique et les pratiques de gestion des déchets et des excrétas, qui se combine avec l’environnement physique. J’ai expliqué la place de chaque facteur dans mon livre auquel je renvoie les lecteurs pour plus de précision.

Vous êtes en mission de recherche au Bénin. Sur place, comment appréciez- vous les efforts d’assainissement urbain ?
L’assainissement urbain est une action politique nécessaire à l’éradication du choléra à Cotonou. Il doit être poursuivi pour prendre en compte les quartiers de la berge lagunaire qui constituent l’épicentre des épidémies cholériques. L’opération de « déguerpissement » de la berge lagunaire est louable et doit se poursuivre afin de libérer l’espace public occupé depuis des décennies. Cette opération permettra également de limiter la destruction des écosystèmes aquatiques et de promouvoir une gestion durable des ressources en eau de la ville. Les pratiques au bord du lac et de la lagune ont fait perdre à ces plans d’eau une grande partie de leur superficie. Le gouvernement doit donc restaurer l’autorité de l’État sur ces questions environnementales, en associant bien sûr les habitants aux prises de décisions dans la gestion urbaine. Car, l’action publique ne peut être efficace et durable que lorsqu’elle intègre les préoccupations citoyennes.

Votre livre est revenu tout le temps sur ce défi qui hante les villes africaines : la gestion des déchets. Ici, la société de gestion des déchets du Grand-Nokoué, espace géographique de vos recherches, est rentrée en activité depuis peu pour une pré-collecte gratuite. Avons-nous pris garde à l’écocitoyenneté ?
Les difficultés antérieures et actuelles de gestion des déchets dans la ville de Cotonou montrent bien que les comportements éco citoyens restent à être promus au sein des populations. Comme je l’ai montré dans mon livre, la gestion des déchets repose sur des facteurs socio-culturels et économiques. Par exemple les représentations sociales autour du déchet et le faible pouvoir d’achat des habitants ne favorisent pas un abonnement mensuel pour le faire collecter. C’est pourquoi il faut adapter la politique de gestion des déchets à l’environnement socio-économique et culturel. La réforme du mode de gestion qui consiste à imputer directement les frais sur les factures d’électricité est appréciable. De fait, tous les ménages pourront bénéficier de ce service car les prélèvements se feront automatiquement sur les factures d’énergie électrique.
Par ailleurs, le problème de la filière ne réside pas seulement dans la pré-collecte domiciliaire. Il y a également, d’une part l’insuffisance des points de regroupement qui explique que les éboueurs déversent les déchets sur des espaces libres ou les revendent aux habitants des berges. D’autre part, les ONG de pré-collecte ne sont pas bien équipées pour assurer ce service en raison de leur statut d’association à but non lucratif. Comment peuvent-elles investir dans l’acquisition de matériels de transport de déchets si elles ne peuvent pas faire du profit ? Dans ces conditions, ce sont les pré-collecteurs qui travaillent dans des conditions difficiles, remettant en cause l’idée même de la durabilité urbaine, qui intègre aussi la prise en compte des conditions socio-sanitaires des travailleurs.

Je l’ai retenu en vous lisant. Si les populations occidentales accompagnent l’hygiène publique, c’est parce que le pouvoir central a posé en amont des actes forts. Dans le développement de votre thèse, quelles propositions avez-vous faites pour une rénovation de l’action politique ?
Les résultats de mes recherches posent une évidence. L’action publique dans le monde sanitaire est souvent en décalage avec les facteurs socio-économiques réels des pathologies. Il faut donc que les politiques publiques reposent sur les résultats des recherches scientifiques. Dans mon livre, j’ai fait une cartographie des cas de choléra dans les quartiers étudiés pour établir le lien ou l’absence de lien avec les facteurs soupçonnés. Or l’opinion publique et les médias diffusent des informations sur les causes du choléra sans pouvoir distinguer la corrélation de la causalité. En intégrant les résultats des recherches scientifiques, l’action publique peut agir directement sur les facteurs déterminants.
Par ailleurs, la notion de gouvernance doit revêtir tout son sens dans le cadre de la gestion urbaine. Il faut instaurer des cadres de concertation avec les habitants afin d’obtenir leur adhésion à l’action publique.
Enfin, toute action publique devrait revêtir une préoccupation sanitaire. C’est cette philosophie urbanistique qui a permis aux pays industrialisés de bâtir des infrastructures favorables à la promotion de la santé, qu’il s’agisse de normes de construction immobilière avec un accent sur l’aération des bâtiments, la mise en place des espaces publics de détente, la régulation de la circulation routière, etc.

Beaucoup de vos compatriotes veulent vous lire certainement. Où dois-je me rendre au Bénin pour avoir l’ouvrage ?
Mon livre est disponible à la librairie Notre Dame de Cotonou et à la SONAEC. Il peut être également commandé en ligne sur le site de l’Harmattan, et sur plusieurs plateformes en ligne. En cas de rupture de stock, des lecteurs peuvent également me contacter par mail à l’adresse taofousseni@yahoo.fr.
Propos recueillis par Bergedor HADJIHOU





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