Utilisation des moustiquaires imprégnées : Redoutables contre le paludisme, ravageuses à la pêche

Fulbert ADJIMEHOSSOU 12 septembre 2019

La distribution à grande échelle des moustiquaires imprégnées d’insecticides à longue durée d’action, ces dernières années, permet de faire face à la menace du paludisme. Sauf que, devenus usagées, elles subissent une utilisation inappropriée comme celle de filets improvisés pour la pêche. Descente sur les chemins de moustiquaires usagées.

Comè, à 65 km à l’Ouest de Cotonou. En ce début de soirée du 21 août 2019, dans la cour de l’ex Carder de la ville, de couleur bleue, avec des mailles fines, des filets de pêche suscitent l’attention. « Ce sont des moustiquaires saisies lors de l’opération épervier », confie Bernard Tossi, Chef division de la Police des pêches. Ce qui semble étonner des personnes étrangères au secteur ne l’est pas pour les avertis comme Christian Viaho, Directeur des ressources halieutiques et de la promotion de de l’économie locale de l’Agence pour le développement intégré de la zone économique du lac Ahémé et ses Chenaux (Adelac). « Au cours des opérations d’assainissement dans le lac Ahémé, plus d’une centaine de nappes de filets moustiquaires ont été saisies ; il faut environ 15 moustiquaires pour former une nappe, soit plus de 1500 moustiquaires utilisées et il en reste encore des centaines chez les pêcheurs », explique-t-il.
Pourtant, c’est une pratique interdite par la Loi-cadre n° 2014-19 du 07 août 2014 relative à la pêche en République du Bénin compte tenu des désastres qu’elle engendre. « L’utilisation de ces moustiquaires pour la pêche, entraîne une destruction des ressources halieutiques ; en effet, ces moustiquaires pêchent tout sur leur passage : les œufs, les larves, les alevins, les juvéniles et les adultes de poissons. On assiste donc à une surexploitation et dégradation des stocks halieutiques au point où les femelles n’ont même pas la chance de réaliser un cycle de reproduction avant d’être pêchées », ajoute Christian Viaho.
Pêcheur depuis le jeune, Cyprien T., la cinquantaine, condamne l’utilisation des anciennes moustiquaires qui servent à la pêche et accuse ses pairs. « On a beau décrier, mais il y en a qui l’utilisent. Cela se comprend à partir du moment où les cours d’eau ne donnent plus assez de poissons et qu’il faut prier tous les dieux avant de revenir avec quelques-uns après une aventure de pêche », se plaint ce pêcheur rencontré au niveau du chenal de Cotonou. Alors que l’on pense que le phénomène est ancré à la pêche continentale, certains remontent en mer avec ses engins prohibés. Président par intérim de l’Union nationale des artisans pêcheurs marins et assimilés du Bénin (Unapemab), Dieudonné Affo confie avoir mené la bataille avec ses pairs par le passé avant de jeter l’ancre. « A leur passage, ils ramassent tout. Nous, nous ne retrouvons plus rien. Nous avons souvent mené la lutte pour les empêcher de pratiquer le système. Entre temps, cela a diminué, mais ces jours-ci, ils semblent revenir en force », dit-il.

Une arme redoutable contre le paludisme
Ces filets improvisés sont pour la plupart des moustiquaires usées. Les témoignages recueillis auprès des pêcheurs et des élus locaux aussi bien sur les lacs Nokoué et Ahémé que dans la basse vallée de l’Ouémé le confirment. Jonas Hounton, Chef d’arrondissement de Hêtin-Houedomey, commune de Dangbo prend la défense de ses administrés. « C’est très utile pour nous. Les populations utilisent les moustiquaires imprégnées, les vraies. C’est quand c’est endommagé qu’ils en font usage pour la pêche en les raccommodant. A notre niveau, nous luttons contre ça. Nous les arrachons et brûlons sans oublier les sensibilisations sur l’importance d’utiliser les moustiquaires ».
Une arme redoutable, c’est bien possible. Plusieurs études réalisées ces deux dernières décennies vont dans ce sens. Celle menée par des chercheurs dont le Professeur Kindé-Gazard et publiée en 2012 sur l’évaluation de l’utilisation des moustiquaires imprégnées d’insecticide (MII) dans trois zones sanitaires au Bénin, révèle que « la disponibilité des ménages en MII ainsi que leur utilisation par les femmes enceintes et les enfants de moins de cinq ans sont passés respectivement de 8, 5 et 4 % en 2005 à 24, 31 et 16 % en 2006 ». Avec les campagnes de distribution menées ces dernières années, les indicateurs ont été nettement améliorés. Selon l’Institut national de la statistique et de l’analyse économique (Insae), « Plus de 9 ménages sur 10 (92%) possèdent au moins une moustiquaire imprégnée d’insecticide (MII). Cela représente une augmentation sensible depuis 2006 quand un quart (25%) possédait une MII ».
Dr Filémon Tokponnon, entomologiste, spécialiste de la lutte anti vectorielle pense que les MII sont d’une importance capitale. « L’un des outils majeurs qui protègent les populations contre les maladies à transmission vectorielle de préférence le paludisme, c’est les MII. C’est l’arme de protection la plus efficace que nous avons. Elles ont fait leurs preuves cette dernière décennie. Aujourd’hui, il y a d’autres maladies qui apparaissent. Dormir sous moustiquaire toutes les nuits et à toutes les saisons, c’est la source de l’efficacité. Même s’il fait chaud et qu’on doit se coucher au dehors, il vaut mieux dormir sous moustiquaire », a-t-il indiqué.

« C’est de la malhonnêteté… »
Alors, si elles sont efficaces contre les moustiques, elles le sont aussi pour de nombreux pêcheurs. Moins chers que les engins recommandés, avec ses mailles fines, ces filets improvisés permettent de capter facilement les alevins, les crevettes et autres crustacés. Pour avoir pendant de nombreuses années officié à Sô-Ava et surtout pendant les derniers jours des Carder en qualité de Responsable du développement rural, Anicet Sangnindjo, ingénieur agronome a une parfaite connaissance du phénomène : « Si les moustiquaires sont utilisées, c’est simplement parce qu’ils veulent rafler le plan d’eau pour rentabiliser les aventures de pêches », explique cet ingénieur agronome aujourd’hui en service à l’Institut national de recherche agricole du Bénin (Inrab).
Sur le marché, des moustiquaires sont aussi accessibles à des coûts parfois 10 fois moins chers que les filets recommandés par la loi. Quoi qu’on dise, qu’ils soient recyclés ou achetées dans la rue, il s’agit d’un détournement à d’autres fins que déplore Anicet Sangnindjo. « On ne saurait dire que la distribution à grande échelle des moustiquaires est un facteur qui aggrave leur utilisation pour la pêche. Si les populations détournent un outil de son usage premier, c’est de la malhonnêteté. Les gens vous diront qu’ils l’achètent avec 2500 Fcfa alors que le filet coûte un peu plus cher. Avec 20.000 Fcfa, ils en disposent suffisamment pour la pêche. Mais c’est un argument qui ne tient pas. Parce que les revenus tirés des activités de pêche sont énormes pour qu’ils puissent réserver une partie pour s’acheter des filets appropriés », analyse-t-il. Selon d’autres témoignages, certaines de ces moustiquaires sont volées. « Les moustiquaires séchées pour une raison ou une autre, sont systématiquement volées et des pertes de moustiquaires sont monnaie courante dans la zone », déplore Christian Viaho.

A quoi devraient servir les moustiquaires usées ?
L’Organisation mondiale de la santé s’en est d’ailleurs préoccupée au point d’éditer un document en octobre 2018 sur les réutilisations recommandées selon que les moustiquaires soient neuves (issues des campagnes récentes de distribution), usées (issues des anciennes campagnes), ou inactives. Les recommandations sont strictes. « l’utilisation d’une moustiquaire active à des fins autres que son usage prévu comme moustiquaires de couchage pour se protéger contre le paludisme, avec des dommages environnementaux supplémentaires. (...) l’utilisation de n’importe quelle MII, qu’elle soit active ou non, pour la pêche est le principal exemple d’utilisation abusive ».
Dans l’esprit des lignes tracées par l’Oms, Dr Filémon Tokponnon appelle à une prise de conscience : « On ne doit pas utiliser les moustiquaires pour qu’elles aient des effets sur l’environnement, on ne doit jamais en utiliser pour la pêche. Avec une fermeté, le ministre de la santé en son temps avait tiré la sonnette d’alarme pour que les collectivités locales puissent y veiller. ». Il y a de quoi renforcer la surveillance sur les plans d’eau et de trouver un mécanisme pour une réutilisation appropriée. Dr Zacharie Sohou, Directeur de l’Institut de recherches halieutiques et océanographiques du Bénin (Irhob) insiste sur la menace que cela pourrait créer sur les écosystèmes aquatiques. « On peut observer un effet sur la qualité d’œufs. Il y aura diminution de recrutement et du coup la diminution du stock. Les poissons peuvent être infectés et du coup agir sur la santé de ceux qui les consomment », prévient-il. Le hic est que cela ne semble d’ailleurs même pas profiter véritablement aux auteurs. Anicet Sangnindjo fustige la gestion faite des prises de tailles inexploitables : « Personne n’en veut et ils sont parfois même obligés d’en jeter dans l’eau. Ils rompent donc le cycle de reproduction ».
L’utile solution reste alors selon lui, la répression. Et sur ce point, le Professeur Michel Boko, CoPrix Nobel de la Paix pour le compte du Giec, propose des actions corsées dans ce sens et en appelle à la « responsabilité des élus locaux et des cadres ». En attendant, d’autres réutilisent ces moustiquaires usées pour protéger des pépinières et des champs contre les oiseaux, les insectes et les animaux domestiques. Une piste qui a d’ailleurs fait l’objet d’une étude en 2007 par Thibaud Martin, un entomologiste ayant effectué une mission au Bénin. Ceci éviterait l’épandage d’insecticides dans le maraichage et favorise « la diminution drastique des ravageurs, des rendements plus élevés et une rentabilité économique meilleure ».
Avec le soutien de l’ambassade des USA





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