Supposé corruption dans l’arbitrage béninois : Dirigeants et acteurs s’accusent, des sanctions controversées

Ambroise ZINSOU 2 octobre 2019

Telle une traînée de poudre, la nouvelle a fait le tour des réseaux sociaux. On croyait à un fake news, mais comme l’information porte la signature du Directeur de la Communication de la fédération béninoise de football, il y a de quoi s’en préoccuper. En effet, après une première sanction de la Commission centrale des arbitres (Cca), sanction qu’ils ont d’ailleurs purgée, c’est le président de la Fédération béninoise de football (Fbf), Mathurin de Chacus qui prend de nouvelles mesures contre les arbitres accusés à tort ou à raison de corruption. Une décision très controversée par les différents acteurs.

« Au Bénin, le président du Comité exécutif de la Fédération béninoise de football (Fbf) a désormais décidé de frapper très fort, tout arbitre qui s’adonnera encore à ce vilain jeu. Et pour donner un signal de ce qui attend désormais ce groupuscule de fourbes, puisque beaucoup d’arbitres, il faut le reconnaître, sont impartiaux et font bien leur job, Mathurin de Chacus vient de prendre des sanctions sévères à l’encontre de tous les hommes au sifflet épinglés par la Commission des arbitres, pour diverses raisons. Il a compris qu’il faut séparer le bon grain de l’ivraie », a rapporté le Directeur de la Communication de la fédération béninoise de football. En effet, une douzaine d’arbitres ont été sanctionnés par la Commission centrale des arbitres (Cca) lors de la trêve du championnat au titre de la saison 2018-2019. Il a été reproché à ces arbitres des fautes techniques et ils ont subi des sanctions techniques. Mais après cette sanction où certains ont déjà été rétablis, le président de la Fbf, Mathurin de Chacus a pris de nouvelles sanctions contre ces mêmes arbitres.

Une décision virtuelle et controversée ?
Après le post du Directeur de la Communication de la Fbf sur les réseaux sociaux et qui est loin d’être une intoxication ou fake news, la rédaction du journal Fraternité par ses liens a contacté quelques arbitres concernés pour en savoir davantage. Grande a été sa surprise de constater que ces derniers n’ont reçu aucune notification à ce propos. D’autres ont eu l’information sur les réseaux sociaux au même titre que le Journal. « Dans le championnat, lorsqu’on m’avait sanctionné, j’ai reçu un courrier officiel me notifiant que je suis sanctionné. Donc, j’attends que notification me soit faite sinon, jusqu’aujourd’hui je ne suis pas suspendu », a rétorqué l’un des mis en cause qui a requis l’anonymat. « C’est vous qui venez de m’informer. Pour moi, le président de la Fbf ne m’a pas sanctionné », a renchéri un autre toujours sous anonymat. Nos tentatives pour avoir le document auprès des instances compétences notamment au niveau du Secrétariat général de la Fbf et au niveau de la Direction de la Communication sont restées sans succès. Nous nous sommes heurtés à un mur de silence. In fine, nous nous sommes rapprochés d’un ancien international qui, de sa position d’obligation de réserve a voulu apporter son avis personnel par rapport à ladite sanction. « Cette décision est illogique et j’ai l’impression qu’on a eu juste envie de copier le Togo qui a radié des arbitres pour des faits avérés de corruption, ce qui est loin du cas béninois », s’est-il indigné. Il est allé plus loin en dénonçant les pratiques de la Fbf qui demandent qu’il n’y ait plus d’inspecteurs sur les matches du championnat. « Sur les matches de la Vitalor Ligue, il est demandé qu’il n’y ait plus aucun inspecteur d’arbitres sur les matches. Alors, sur quelles bases ont-ils été sanctionnés ? », s’est-il interrogé. Certains arbitres estiment que cette sanction est sélective parce qu’ils sont taxés d’appartenir à un camp qui n’est pas la bienvenue dans la gestion actuelle. « On a attendu 10 journées après pour me sanctionner sur le match en question. Alors qu’il n’y avait aucun inspecteur sur le match, il m’a été reproché de ronger les ongles. Et nous n’avons pas été écoutés avant que les sanctions ne tombent car, on nous reprochait notre promiscuité avec un instructeur. Donc, on a compris qu’il y a une fatwa qui plane sur tous les arbitres proches de cet instructeur-là. Et cette pratique a cours depuis le Comité de normalisation (Conor dirigé à l’époque par Me Rafiou Paraïso, Avocat d’Anjorin Moucharafou, ancien président de la Fbf Ndlr). Nous avons d’ailleurs passé plus de deux ans sans faire le moindre match officiel. Nous, nous ne faisons pas assez de matches (une dizaine pour toute la saison) alors que les arbitres qui sont proches d’eux ont fait les 38 journées bien qu’étant arbitres de Ligue en grande majorité de la Ligue Atlantique-Littoral. Donc, il y a lieu de faire à tout prix la promotion de certains au détriment d’autres. On a l’impression qu’on veut faire la promotion d’une région contre une autre région. Notre malheur, nous ne disposons pas d’une instance pour nous défendre. Tout ce que nos responsables disent sont pris pour parole d’évangile. Nous ne sommes pas écoutés non plus. Nous avons des arbitres de qualité au Bénin. Mais par jalousie, on ne veut pas faire leur promotion. Ils jouent au pourrissement, après eux, c’est le déluge. On doit pouvoir casser le rythme puisqu’il existe certains responsables au sein de la Cca qui veulent toujours naviguer dans l’autre rivière. Ils n’ont pas encore compris que les choses ont changé. C’est quelqu’un qui est en train d’induire le président Mathurin de Chacus en erreur », a déclaré un autre arbitre qui a requis l’anonymat.

Une sanction à double vitesse
Par courrier Réf : 003/2019/FBF/CE/SG/PDT des arbitres ont été sanctionnés par la Commission centrale d’arbitres. Ayant fini de purger leurs peines, certains ont repris les activités en attendant qu’une autre ne vienne plus tard de la part du président de la Fbf, Mathurin de Chacus. Pour les uns, la sanction prononcée par la Ca suffit déjà pour punir les arbitres. Pour les autres, la question qui taraude les esprits est de savoir si le président est-il habileté à prendre d’autres sanctions de son propre gré. Dans notre enquête, le Journal s’est rapproché des membres de la Commission pour en savoir plus. Malheureusement, on s’est confronté à un refus de collaborer des membres qui estiment qu’ils ont obligation de réserve et qu’ils ne veulent pas se mettre en porte-à-faux avec le président de la Fbf. « Je crois que cette situation n’est pas propre qu’au Bénin. Même à la Coupe du monde, les matches Fifa, les arbitres sont toujours décriés. L’arbitrage est un métier noble mais très compliqué. Tout en courant sur le terrain, on veut que tu voies exactement ce que la caméra peut montrer. C’est très compliqué et parfois il faut siffler une faute alors que ta position ne te permet pas de la voir pendant que les spectateurs de l’autre côté l’ont vue. Malheureusement, on a ce virus que tout ce que l’arbitre fait comme erreur, il est en mission. Mais je les comprends car, par le passé, ce sont des choses qui ont existé. Quand moi j’ai été nommé Président de la Commission des arbitres, j’ai fait le tour de toutes les Commissions des arbitres. On a tenu un langage franc avec eux en leur communiquant la manière dont nous allons travailler pour améliorer leurs conditions de travail. Mais de l’autre côté, nous allons essayer d’appliquer les sanctions à la lettre. Vous avez vu que les quelques-uns qui se sont mal comportés, on les a sanctionnés », avait déclaré Francis Koto Gbian, président de la Commission des arbitres dans une interview qu’il avait accordée au journal Fraternité le jeudi 21 mars 2019 suite à la première sanction. On en était là quand, une autre sanction est prise par le président de la Fbf lui-même. « En effet, après lecture et étude du Rapport d’activités de la Commission des arbitres, le président du Comité exécutif de la Fbf décide : de suspendre pour deux (02) saisons les arbitres ayant écopé 8 matchs de suspension par la Ca ; de suspendre pour une (01° saison les arbitres ayant écopé de 6 matchs de suspension par la Ca et de suspendre pour la moitié de saison, les arbitres ayant écopé de trois (03) et quatre matchs de suspension par la Ca… », a rapporté le Directeur de la Communication de la Fbf dans son post.

Le droit à la contradiction…les arbitres pas exempts de reproches
Dans ce processus qui a conduit à leur suspension, les arbitres concernés n’ont jamais été écoutés par la Commission des arbitres pour un quelconque contradictoire. Les sanctions leur sont tombées sur la tête comme un coup de massue alors qu’on évoque des cas de corruption. Et il n’y a jamais eu de corrompus sans corrupteurs. Alors, il était important de les écouter, cela pourrait aider à démanteler tout le réseau. « Le fait de corruption est une accusation assez grave qui ne saurait être avancée sans preuves. Pire, les arbitres n’ont jamais été écoutés par rapport aux faits qui leur sont reprochés. Mais les arbitres sont adultes et doivent laver leur honneur s’ils en ont », a conclu cet ancien arbitre international. « Mais les arbitres sont laissés pour compte. En fait, le corps arbitral est aussi l’équipe du Comité exécutif et on devrait normalement leur donner une formation et les mettre à un certain niveau. Notre football traverse une période en dents de scie et les arbitres ne refléteront que le niveau de notre championnat. Ceci étant, moi je pense que depuis un certain temps, vous observez qu’il y a amélioration. Les arbitres ont compris qu’il y a plus affaire de parrainage. Moi-même, j’ai été arbitre et je sais de quoi je parle. Je dis qu’il faut que les arbitres fassent le travail pour lequel ils sont engagés. Au niveau de l’arbitrage, il y a trois qualités. La qualité physique, la qualité technique et la qualité morale de l’individu qui est propre à lui. Quand un arbitre n’est pas physiquement au point, il ne peut pas voir les fautes car, il peut-être à vingt mètres du ballon et être efficace », avait avoué Francis Koto Gbian, président de la Ca.

Et pourtant… !
Comme le dit l’adage, on ne peut pas donner le bon Dieu aux arbitres sans confession. Lorsqu’on évoque les cas de corruption, même en l’absence de la Commission d’éthique au niveau de la Fbf qui sera le dernier recours, les cas avérés de corruption sont punis par la loi N°2011-20 du 12 octobre 2011 portant lutte contre la corruption et autres infractions connexes en république du Bénin, dispose en son article 141 : « La complicité des infractions prévues dans la présente loi sont punies des mêmes peines que les infractions principales ». Donc, et corrupteurs et corrompus sont tous frappés par la même peine. Dans notre enquête, nous avons rencontré un dirigeant de club, membre de l’actuel bureau exécutif de la Fédération béninoise qui nous raconte une histoire vraie. « C’était la dernière journée du championnat. Mon club se trouvait dans une situation critique puisqu’on doit gagner à tout prix notre dernier match pour se maintenir. C’est ainsi qu’un ami m’a proposé de négocier le match avec l’arbitre. Une proposition que j’avais banalisée parce que j’étais sûr que mon équipe avait les capacités de gagner. Donc, je n’ai pas accédé à cette demande. Le jour du match, il m’a appelé pour me rappeler le deal. Et j’y ai opposé un refus catégorique. Après, j’étais dans mes courses à Cotonou quand cet ami me rappelle pour me dire que si je n’agis pas, mon équipe va descendre. Pendant ce temps, l’arbitre a déjà accordé deux penalties à l’équipe adverse. Heureusement que mon gardien a arrêté le premier et le second est mis sur le poteau. Alors, j’ai été obligé d’envoyer l’argent à cet ami avant la mi-temps. Et il me disait qu’il a fait transfert sur le téléphone de l’arbitre. Et dès que l’arbitre a reçu le message sur son portable, il a arrangé le match en ma faveur en trouvant un penalty pour mon équipe. Au finish, mon équipe a gagné par 2 buts à 0 et s’est maintenue. Depuis ce jour, je ne fais plus confiance aux arbitres. C’est un milieu qu’il faut assainir ».
Mieux, les primes qui sont payées à ces arbitres ne les mettent pas à l’abri d’une éventuelle corruption et les rendent vulnérables. Tenez, les arbitres de D1 sont payés à 12.000 Fcfa sans les frais de déplacement et d’hébergement qui varient selon les localités. Ceux de la D2 perçoivent 10.000 Fcfa en dehors des frais de déplacement et d’hébergement. Il est vrai que tous les arbitres ne sont pas corrompus, mais il y a des brebis galeuses comme dans tout corps de métier.

Les observations de Francis Koto Gbian, président de la Ca

« Je crois que cette situation n’est pas propre qu’au Bénin. Même à la Coupe du monde, les matches Fifa, les arbitres sont toujours décriés. L’arbitrage est un métier noble mais très compliqué. Tout en courant sur le terrain, on veut que tu voies exactement ce que la caméra peut montrer. C’est très compliqué et parfois il faut siffler une faute alors que ta position ne te permet pas de la voir pendant que les spectateurs de l’autre côté l’ont vue. Malheureusement, on a ce virus que tout ce que l’arbitre fait comme erreur, il est en mission. Mais je les comprends car, par le passé, ce sont des choses qui ont existé. Quand moi j’ai été nommé Président de la Commission des arbitres, j’ai fait le tour avec ma Commission de toutes les Commissions des arbitres. On a tenu un langage franc avec eux en leur communiquant la manière dont nous allons travailler pour améliorer leurs conditions de travail. Mais de l’autre côté, nous allons essayer d’appliquer les sanctions à la lettre. Vous avez vu que les quelques-uns qui se sont mal comportés, on les a sanctionnés. Mais ce que je tiens à dire, (et aussi en posant la question vous avez parlé de mon club) est que chaque président fait des recrutements, forme les joueurs et organise des matches amicaux. Mais les arbitres sont laissés pour compte. En fait, le corps arbitral est aussi l’équipe du Comité exécutif et on devrait normalement leur donner une formation et les mettre à un certain niveau. Notre football traverse une période en dents de scie et les arbitres ne refléteront que le niveau de notre championnat. Ceci étant, moi je pense que depuis un certain temps quand vous observez il y a amélioration. Les arbitres ont compris qu’il n’y a plus affaire de parrainage. Moi-même, j’ai été arbitre et je sais de quoi je parle. Je dis qu’il faut que les arbitres fassent le travail pour lequel ils sont engagés. Au niveau de l’arbitrage, il y a trois qualités. La qualité physique, la qualité technique et la qualité morale de l’individu qui est propre à lui. Quand un arbitre n’est pas physiquement au point, il ne peut pas voir les fautes car, il peut être à vingt mètres du ballon et être efficace. Et c’est pour ça qu’au mois de janvier passé on a organisé un test qu’on appelle test physique Fifa qui a rassemblé tous les arbitres de la Ligue et les arbitres fédéraux à Porto Novo. Ceux qui n’ont pas réussi ce test ne seront plus désignés pour arbitrer le championnat. Et le même test vient d’être fait dans tous les départements pour les arbitres de district qui vont arbitrer les matches du championnat amateurs. On est au mercato et on est en train de prendre des dispositions pour envoyer trois équipes, une à Parakou pour le Borgou-Allibori et l’Atacora-Donga. Une équipe pour les Zou-Collines et le Mono-Couffo et une autre équipe à Missérété pour l’Ouémé-Plateau et l’Atlantique-Littoral pour recycler les arbitres avant la deuxième phase. Tout ça est un travail de fond qu’on est en train de faire. On a hérité des arbitres donc, on fait avec. Quand les gens critiquent dans les forums, moi ça me fait sourire parce que Gbian n’ira pas inventer les arbitres. Les arbitres étaient habitués à un système donné et quand on a arrêté ce système, les gens ne trouvent plus pour leur compte, ils sont mécontents.
J’ai toujours dit qu’on a deux Comités exécutifs. L’un dirigé par le président de Chacus et l’autre sur les réseaux sociaux où on donne même des ordres au président élu. Nous savons que nous sommes en train de bloquer certaines magouilles et c’est normal qu’ils réagissent. Mais ils finiront par comprendre. Nous allons traiter tous les arbitres qui vont se rendre coupables des fautes et même quand il s’agira de la radiation nous n’hésiterons pas à le faire. C’est la rupture. Et au niveau du football, nous sommes obligés de nous y conformer. Ils finiront par comprendre qu’ils ont devant eux une équipe qui ne fera pas de la faveur ni du clientélisme. Les meilleurs seront récompensés à la mesure de leurs efforts. Et les mauvais auront aussi une sanction à la hauteur de leurs forfaitures ».





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