Sira Séké au sujet de la formation hasardeuse des couples : « C’est une erreur de prendre l’enfant comme alibi pour aller au mariage »

Arnaud DOUMANHOUN 10 mars 2014

Sira Séké, née Kpadonou, est la Directrice exécutive de l’association « Love power », une association non gouvernementale qui promeut l’amour humain, notamment l’amour conjugal. Monitrice conjugale, elle se veut une commerçante de l’amour. Sira Séké se prononce ici sur la question de la déconfiture de la cellule familiale et partage son expérience avec les couples.

Que faites-vous dans le domaine de l’accompagnement des couples et des ménages ?
Je tiens d’abord à vous dire qu’il est important aujourd’hui que tous ceux-là qui s’occupent de la promotion de la famille soient connus et accompagnés. « Love power » s’occupe de la promotion de l’amour humain en général et de l’amour conjugal en particulier. Nous avons comme leitmotiv : « Seul l’amour peut suffire à tout », c’est notre cri, aimer suffit vraiment à tout. Et nous avons plusieurs sessions d’activités à savoir : « l’université de l’amour » qui a plusieurs thèmes qu’elle développe chaque mois, avec comme cible, les étudiants, les mariés, les célibataires, les jeunes. Nous avons le magazine télévisuel ‘’Unis pour toujours’’ appuyé par le magazine écrit ‘’Unis pour toujours’’. Nous avons un Programme d’accompagnement de proximité dénommé ‘’Pap’’ pour les jeunes à partir de 12 ans, les célibataires et les couples mariés ou non. Nous avons un groupe de mariés, donc la session de ‘’Love time’’ et cette session s’occupe de la détente des couples à l’intérieur du Bénin ou hors du Bénin, nous avons un groupe musical aussi, qui accompagne nos conférences. Voilà un peu ce que nous faisons. Et quand je reviens à votre question, cela voudrait dire que vous vous intéressez à la 4e session d’activité de « Love power » qui est l’accompagnement de proximité.

Comment se déroule l’accompagnement de proximité ?
L’accompagnement de proximité est simple. Aujourd’hui, nous avons compris que l’amour peut faire et doit faire l’objet d’étude. Donc, autant nous investissons assez de sous pour avoir une maîtrise, un doctorat en telle ou telle matière, il est important aujourd’hui de savoir que nous devons nous asseoir et penser famille. Penser famille revient déjà à penser à papa, maman, à l’enfant ou aux enfants, à la famille nucléaire en terme clair ou à la famille élargie. Et l’accompagnement consiste réellement à prêter une oreille attentive à celui qui est dans le besoin. Généralement, nous n’avons pas des centres d’écoute. C’est vrai qu’il y a certains centres qui s’en occupent, mais tellement il y a eu de tabou, de secret autour de l’amour que bon nombre de personnes ont peur d’aller exposer leur vie privée. Or, si c’est en matière de maladie, c’est facile pour nous d’aller vers le docteur et de dire ce dont on souffre. Mais en matière d’amour, c’est encore compliqué. Donc, c’est déjà heureux que aujourd’hui, grâce à Love power, des jeunes se lèvent ou alors c’est les parents qui viennent les inscrire, pour dire voilà, j’ai des difficultés de communication avec mon enfant, voilà mon enfant bientôt pubère, je ne sais pas comment lui parler de la période des menstrues, ou des changements, des métamorphoses, qu’il constatera sur son corps, je voudrais savoir comment l’accompagner pour qu’elle évolue parce que déjà à 12 ans, elle reçoit des messages, elle a des rendez-vous.

Les célibataires ont-ils une chance dans ce programme ?
Nous avons des célibataires, quand je parle de célibataire c’est un statut, celui qui n’est pas encore marié. Alors, ce célibataire peut venir s’inscrire à Love power et nous poser son problème. Il y a des gens même qui à 32 ans, 35 ans n’ont pas un compagnon ou une compagne et Love power se propose de les suivre, d’abord s’intéressant à eux, parce que chez nous, le bien à promouvoir c’est la personne humaine. Donc, on s’intéresse à la personne, à l’ami qui vient s’inscrire et dès qu’il s’inscrit, on s’intéresse à son problème. Mais le problème a souvent des racines ailleurs, donc on décortique son problème et ensemble, on peut l’amener à reprendre confiance en lui-même, à comprendre ce pourquoi jusqu’à cet âge, il ou elle n’est pas encore engagé. Dans cet accompagnement, dès que la personne trouve quelqu’un qui répond un peu à ses critères ou à ses aspirations, Love power prend le couple en compte. Quant aux mariés ou non, ils viennent s’inscrire simplement pour intégrer le groupe des mariés, pour comprendre beaucoup d’autres réalités, parce que tant que tu ne sors pas du champ de ton père, tu vas penser que c’est le champ le plus grand. Donc, ils se rendent compte en s’inscrivant à Love power que beaucoup de leurs problèmes sont partagés par d’autres couples, beaucoup de leurs réalités sont vécues par d’autres couples.

A quoi sont dus les problèmes de vie qui se posent dans les couples qui vous font recours ?
C’est parfois du, à la gestion des finances, à l’ingérence des familles, au retard pour avoir un enfant, aux questions d’ordre émotionnel, les questions liées aux amis et autres. Et on accompagne les gens sur une longue période. Un mois, deux mois, ça dépend du cas, ce n’est pas systématique. Ça dépend du cas qui se présente à nous, et dans ce cadre, nous avons beaucoup de personnes ressources qui nous accompagnent. Nous avons des psychopédagogues quand il s’agit des enfants, nous avons des psychologues, des psychiatres parce que nous avons eu des couples où l’un des conjoints a perdu la raison. Nous avons des spirituels qui nous accompagnent, des prêtres, des pasteurs, des religieux, ainsi de suite. Selon le cas, nous avons à qui nous nous adressons.

Quelles sont les difficultés qui reviennent le plus souvent au niveau des couples ?
Il faut reconnaître aujourd’hui que la famille est en déliquescence. Et les forces du mal menacent vraiment la famille, un peu parce que nous avons perdu le sens des valeurs et la façon dont les couples sont formés aujourd’hui laisse à désirer. Du coup, les problèmes qui peuvent être rapidement gérés avec quelques astuces deviennent des crises et de crise en crise, ça devient une gangrène et c’est difficile pour les couples d’y faire face. Sinon, ce qu’on dit à Love power, autant que c’est possible, il faudrait que le couple s’asseye, se regarde les yeux dans les yeux, pour pouvoir parvenir à résoudre leurs problèmes. Quand un problème survient dans un couple et qu’on se porte rapidement vers la famille ou vers les amis, c’est dire que le problème est réglé à moitié. Il revient au couple de s’asseoir et de trouver, en plus de tout ce que les gens leur ont proposé une solution interne. Les difficultés, on en a tellement. Vous savez, à chaque couple son histoire. Je ne peux pas dire que le problème du couple X est le même que celui du couple Y. Mais il se peut qu’il y ait des similitudes. Ce qui revient souvent, c’est les compatibilités d’humeur, c’est la mauvaise communication, c’est la non préparation au mariage…
Quelles sont les raisons qui sous-tendent cet état de chose ?
Comme je le disais au départ, les couples se font de façon très hasardeuse aujourd’hui. Au cours d’une manifestation, on s’est rencontré, ou même sur le net, les réseaux sociaux aujourd’hui sont des lieux de rencontre où les jeunes gens se mettent ensemble, décident de devenir maris et femmes. Or vous êtes d’accord avec moi, que avant, ce n’était pas comme ça. Même si on imputait à la grande famille, l’ingérence, le mariage forcé, beaucoup de choses qui déstabilisaient le couple, on peut reconnaître aujourd’hui que la famille africaine d’hier avait un œil très regardant sur la façon dont les couples se formaient. On va jusqu’à identifier la fille dans la maison d’à côté et dire que tel que cette famille-là vit, je pense que mon garçon peut être épanoui en épousant une fille de cette famille et du coup, toute la communauté a les yeux sur vous. Quand il y a dérapage, on vous rassemble, c’est le conseil de famille en même temps. On sait comment régler les problèmes. Mais aujourd’hui, il y a une nette différence, puisque la famille devient de plus en plus nucléique. La famille nucléaire prend le pas sur la famille élargie. Quand je parle de famille élargie, vous comprenez que c’est les grands parents, les grands oncles, les grandes tantes, tous ceux là qui constituent la force de la famille. Et quand je parle de mariage, c’est l’union de quatre familles. Il y a les deux familles de la fille, les deux familles de l’homme. Mais aujourd’hui, on peut même se marier sans l’intervention de ces familles, on se dit puisqu’on s’aime c’est fini. Du coup, à la survenance des problèmes on est bloqué, et on ne sait plus à quel saint se vouer. Aujourd’hui, le monde est devenu tellement pervers du côté sexuel que chacun peut devenir père comme il veut, mère comme elle veut. La paternité ou la maternité responsable a quitté le forum. Devant ces cas, comment est-ce qu’un jeune couple qui s’est formé sur le tas, qui n’a eu aucune notion peut réagir ? Il ne peut que répliquer ce qu’il a vu dans sa famille, les violences conjugales qu’on rencontre aujourd’hui, les familles monoparentales, les divorces tous azimuts, c’est le résultat de tout ce que les jeunes ont vu faire par certains aînés, parce que ce n’est pas tout le monde. Aujourd’hui, nous avons la grâce, à travers l’émission ‘’Unis pour toujours’’, d’afficher des couples qui vaille que vaille essaient d’entretenir ces valeurs.
Donc, il faut qu’il y ait la culture des valeurs familiales au sein des familles, que le jeune homme, la jeune fille comprenne que la famille constitue le sanctuaire de la vie, la famille constitue le lieu de restauration des valeurs et l’homme vient dans la main des hommes et repart encore dans la main des hommes. Donc, c’est important que les jeunes gens comprennent aujourd’hui que la famille est en amont et en aval. Se détacher de la famille crée forcément des situations non gérables. Avant, il n’y avait pas de couple sans enfant par exemple. Dans nos familles africaines, il n’y avait pas de couple sans enfant, on ne sait même pas que ce couple n’a pas d’enfant. Mais aujourd’hui il est indexé, il est vilipendé et si la femme ne tient pas, c’est la famille même qui constitue un danger pour ce couple. Avant, on va jusqu’à te donner l’enfant d’un oncle, l’enfant d’un frère, d’une sœur, que tu vas élever et personne ne saura que ce n’est pas ton enfant. Aujourd’hui, nous avons des jeunes qui se mettent ensemble et qui se réclament le titre de famille, tout ça sous le chapeau de la mondialisation, de la nouvelle éthique où on peut parler de droits de l’homme, droits de l’enfant, droits de la femme, droits de je ne sais quoi et on ignore les devoirs. Donc, si nous devons restaurer les valeurs familiales, il faudrait se lever très tôt. Que l’Etat aussi nous aide, aide toutes ces associations qui militent pour la promotion de la paix. Parce que pour nous à « Love power », la famille constitue un bien à promouvoir.

Pour les confessions religieuses, notamment l’Eglise, l’enfant mérite d’avoir une vraie famille. Du coup, les gens sont contraints de s’unir s’ils ont un enfant issu d’une relation hasardeuse. Qu’en dites-vous ?
L’église ne va pas les forcer à se marier, tant qu’il n’y a pas l’amour. Moi je dis, si l’avenir de l’humanité passe par la famille comme l’a dit Jean-Paul 2, l’avenir de la famille passe par un couple stable et qui s’aime. Et un couple stable et qui s’aime, malgré les difficultés parviendra à inculquer à ses enfants, à sa progéniture une éducation digne de ce nom. Mais ne me dites pas que parce que nous avons eu un enfant ensemble, que quelqu’un va nous imposer de nous marier. Les jeunes aujourd’hui ne savent même plus le sens du mot « Amour ». L’amour est galvaudé. Les gens vont à l’acte sans s’aimer. Du coup l’enfant qui est issu d’un tel rapport, qu’est-ce que vous voulez qu’il apporte à la société ? Aujourd’hui, nous avons des enfants dépravés, des psychopathes, des divorcés sociaux, des enfants malades qui traînent dans les rues. Aujourd’hui, les centres d’orphelinat, ça sort comme des champions. Simplement parce que à la base, des individus ont ignoré dans leur vie, peut-être à cause de leur Histoire, la famille qui, au lieu de s’occuper d’eux, les a lâchés et ils sont devenus maîtres d’eux-mêmes, ils ont géré leur vie comme ils le peuvent, ils sont tombés sur une fille qui a peut-être la même histoire, ils ont eu des enfants ; forcément ces enfants aussi seront laissés pour compte dans la société.

Mais parfois, la grossesse ou l’enfant devient un véritable objet de pression sociale.
Oui, l’enfant devient comme on le dit à Love power le maire de la mère. Parce qu’il y a eu enfant, nous sommes obligés de nous marier. Mais si c’est que l’enfant consolidait réellement les couples, allez au tribunal. Combien de cas de divorces nous avons et pourtant ceux-là ont parfois deux, trois, voire quatre enfants ensemble. Ce qui nous a révoltés, nous à « Love power », c’est le cas de cette maman qui avait déjà plus de 60 ans, dont l’aîné avait déjà 30 ans, et qui est venue réclamer le divorce à l’amiable. Ils ont eu quatre enfants ensemble et pourtant, malgré tout ce qu’on a dit, ils ont divorcé. Elle est en Europe aujourd’hui. C’est pour dire que avant, le ciment était l’enfant parce que la famille africaine met un accent spécial sur l’enfant. Le mariage c’est le consentement, l’amour, et il y a l’ouverture à la vie quand on parle de mariage. Donc, l’indissolubilité du mariage, avec ou sans enfant. Mais les jeunes ne vont pas à cette éducation aujourd’hui. Il y a l’école, les médias qui les instruisent, mais qui ne les éduquent pas. Et il revient encore à la famille de les récupérer. Même si ce n’est pas la famille nucléaire qui les récupère, qu’on donne le temps à d’autres familles de les récupérer. Ils vont les récupérer et les éduquer comme cela se doit. Donc moi, je dis que c’est une erreur de prendre l’enfant comme alibi pour aller au mariage. Là, tous les problèmes vont surgir. Mais ce que je sais, c’est que tout vient après. C’est comme on le dit, l’appétit vient en mangeant. L’amour se construit. On ne se lève pas du jour au lendemain pour dire ‘’j’aime’’. Ce n’est pas parce que tu aimes la mangue et que tu la manges que tu vas dire, j’aime Ajoavi je peux la manger et puis la laisser ; non. L’amour se construit et l’amour, c’est tellement important, c’est une énergie qui circule. On ne doit pas s’amuser avec l’amour, auquel cas ça va se retourner contre vous.

Pourquoi toutes ces déchéances morales, s’observent dans la société aujourd’hui ?
Je remercie souvent mon professeur, le père Théophile Akoha, qui a sorti un livre formidable ‘’Famille, deviens ce que tu es’’. Si vous avez l’occasion de lire ce livre, vous allez comprendre que les responsabilités sont effectivement partagées. Quand nous prenons par exemple l’Etat, il doit pouvoir mettre sur pied une politique de promotion des structures qui s’occupent du rétablissement des familles. Si je prends notre exemple, des structures viennent à nous pour demander comment nous faisons pour évoluer ; on ne sent pas une politique d’accompagnement. Vous aller voir, tous les pays qui sont en crise aujourd’hui, ces crises ont leurs sources dans les familles. Les guerres à ne pas en finir, les problèmes de braquage, même quand on prend le niveau social, tous ces problèmes ont leurs sources dans les familles. Parce que ce sont les familles fortes qui créent les civilisations fortes et les civilisations fortes, les Nations fortes. Des familles en bon état donneront des enfants en bon état, qui constitueront des habitants en bon état et des citoyens en bon état et des populations de bonne éthique demain. Du coup, je dis si l’Etat nous lâche, qui le fera avec nous ? C’est vrai, il y a certain qui, vaille que vaille, essaient de le faire. Mais à la fin, puisque les gens ne croient pas en l’amour, ils ne trouvent pas important qu’on leur dise, écoutez les valeurs cardinales, l’amour vrai, le don de soi, la présence de Dieu dans notre vie. En dehors de l’Etat, il y a aussi les barrières ethniques. Et Notre famille, on ne la choisit pas. Et quand tu veux te marier, ce n’est pas que tu l’as voulu comme ça. C’est Dieu qui t’emmène dans une autre famille.
Propos recueillis : Arnaud DOUMANHOUN





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