Le projet de société ou l’argent pour l’achèvement de la réforme du système partisan au Bénin : Le taux de participation à la septième élection présidentielle depuis le renouveau démocratique béninois permet de se faire son opinion

15 avril 2021

Le 28 février 1990, le Bénin a mis fin à un régime militaro marxiste-léniniste et opté pour la démocratie au terme d’une mémorable conférence des Forces vives de la Nation. A l’occasion, le pays a décidé d’en finir avec le monopartisme et a décrété le multipartisme.
Nous avons ainsi vécu pendant une trentaine d’années dans le multipartisme qualifié d’intégral. Ceci a permis d’organiser relativement à bonnes dates, toutes les élections prévues par la Constitution du 11 décembre 1990 avec quatre alternances pour six élections présidentielles : entre Mathieu Kérékou et Nicéphore Soglo (1990-1996) ; entre Nicéphore Soglo et Mathieu Kérékou (1996-2001 et 2001-2006) ; entre Mathieu Kérékou et Boni Yayi ; (2006-2011 et 2011-2016) et entre Boni Yayi et Patrice Talon (2016-2021).
En décembre 2017, le Ministère de l’Intérieur avait publié une liste de 236 partis enregistrés par ses soins et celle de 17 alliances de partis. Des analyses ont déjà porté sur les déterminants des votes au Bénin (I) pour aboutir à la réforme du système partisan (II), qui recommande des campagnes sur la base essentielle d’un projet de société (III). Les électeurs ont, semble-t-il, donné une suite favorable au nouveau paradigme du projet de société à la place de l’argent (IV).

I. L’ethnie et l’argent comme déterminants jusque-là du vote du béninois
Analysant les résultats des élections législatives de 1999, le Professeur Nicaise Médé tire des données importantes sur la représentativité des partis politiques béninois : « La plupart des partis n’ont eu des députés que dans leur zone d’ancrage ethnique ». Ainsi, à titre d’illustration :
-  Pour le Parti du Renouveau Démocratique (PRD), onze députés sur les quatorze qu’il a décrochés, sont dans l’Ouémé-Plateau ;
-  Le Mouvement Africain pour la Démocratie et le Panafricanisme (MADEP), cinq députés sur 6 étaient dans l’Ouémé-Plateau, sa zone ethnique ;
-  Le Parti Social-Démocrate (PSD), les neuf étaient du Mono-Couffo ;
-  Le Front d’Action pour le Renouveau, la Démocratie et le Développement (FARD-Alafia), les sept sièges sont dans le Borgou-Atacora ;
-  La Renaissance du Bénin (RB), vingt-deux de ses députés ont été élus dans le littoral et le zou ;
Avec cet état des lieux au plan électoral, on peut être tenté de conclure avec Nicaise Médé à « l’identification des partis politiques aux ethnies » ou à des groupes d’ethnies. Les élections présidentielles dudit système n’ont jamais permis le choix comme Président de la République, d’un candidat issu d’un parti politique.

II. Il fallait donc faire quelque chose : d’où la réforme du système partisan.
C’est alors qu’avec la réforme du système partisan, on a pensé à des retombées positives comme :
- parvenir à une fusion pour aller vers de grands regroupements avec une représentation nationale avérée ;
- construire les partis sur la base de projets de société pertinents, convaincants et qui vont animer sainement le débat politique national. Le projet de société doit être le fondement et le socle de toute campagne électorale désormais au Bénin ;
- définir un mécanisme de financement public transparent et traçable,
Aussi, la loi n°2018 du 17 septembre 2018 portant charte des partis politiques a-t-elle fixé de nouvelles dispositions générales pour être reconnu parti légal au Bénin. Cette loi a permis la réduction considérable de partis politiques légaux à environ une dizaine en ce moment. Autrement, une dizaine de partis politiques aujourd’hui sur 236 hier, c’est important. Quelque chose est donc fait dans ce sens.

III. Faire la campagne essentiellement sur la base des projets de société des candidats !
Enquêtant sur les pratiques électorales au Bénin en 2015, Afize Adamon se désole que malgré les prescriptions du code électoral et les recommandations de la CENA, il y ait toujours « malheureusement de mauvaises habitudes qui perdurent avec la persistance de campagnes sans grandeur, sans présentation de programme ou de débats d’idées, la persistance du régionalisme, et la distribution d’argent et autres biens ». C’est vrai que Martial Foucault rapporte que sous tous les cieux, l’argent est toujours intimement lié à la politique et que d’ailleurs, « l’argent et la politique nouent des relations dangereuses ». Dans son ouvrage, Boni Yayi ou le grand malentendu, Victor Topanou explique que l’ethnie, l’argent, la fraude et l’irrationnel sont les déterminants du vote au Bénin. Les textes pris à cet effet qui font obligation à tous les partis politiques en lice de respecter les dispositions légales liées à la campagne électorale avec l’interdiction de la corruption électorale sous toutes ses formes, n’y ont rien pu. Pour de nombreux observateurs de la vie politique, le projet de société n’est pas déterminant jusque-là dans le vote au Bénin. Il importe de changer le paradigme maintenant : faire la campagne en minimisant le poids de l’argent et en privilégiant le projet de société des duos candidats.

IV. Le comportement des électeurs lors du scrutin du 11 avril 2021 permet de penser qu’on va dans le bon sens
Tout porte à le croire en écoutant et en observant le comportement des trois duos qui ont pris part à la compétition.
Les slogans sont réduits au strict minimum, la distribution de l’argent semble ne pas être apparente. Chaque duo a tenté de vendre son projet de société : ce qu’il fera en cas de victoire au soir du 11 avril 2021.
Pour le duo Kohoué-Agossa, il faut restaurer la confiance du peuple en reprenant tous les textes à polémique de l’ère Talon. En cas de victoire, il ne fera pas un mandat constitutionnel actuellement retenu. Il s’engagera dans un mandat de transition pour permettre au Bénin de rebondir grâce à des réformes institutionnelles qu’il va provoquer.
Pour le binôme Soumanou-Hounkpè, il faut redonner la joie de vivre aux Béninois à travers « une justice plus juste et équitable pour tous, des soins de santé de qualité et à coûts réduits pour tous, le retour des exilés politiques, la mise en place d’institutions fortes et la fin du culte de la personnalité ».
Le plus à l’aise dans cet exercice est sans contexte le duo Talon-Talata. Pour ses partisans, ce duo a un bilan flatteur et une offre politique réaliste et séduisante. Patrice Talon ambitionne de « transformer le Bénin en une puissance agricole susceptible de créer de la richesse et d’impulser la création d’emplois ». Patrice Talon veut amorcer le réel développement du Bénin. Le titre de son projet de société l’indique clairement : « Le développement ça y est ». Selon lui, il est temps maintenant de privilégier la gouvernance économique « même s’il faut enfreindre quelques prescriptions dites démocratiques ». Il est prêt à assumer. D’ailleurs, chaque candidat à la présidence perçoit aisément que le développement peine à venir : « Çà peut changer, ça doit changer, ça va changer », avons-nous pensé entre temps.
Romain Kodjo dans son ouvrage « Patrice ou l’audace de gouverner » rapporte la clarté du choix pragmatique du président Talon pour le développent, même s’il lui arrive d’enfreindre quelques règles des prescriptions démocratiques. « Je ne fais rien pour séduire la classe politique. Ce n’est pas mon rôle. Mon rôle, c’est pour transformer notre pays courageusement et opérer des réformes nécessaires, y compris les réformes politiques. C’est cela qui suscite beaucoup de mécontentements ».
Des indépendances à nos jours, le développement en Afrique subsaharienne est passé par bien de modèles et de méthodes. Déjà en 1962, René Dumont lance dans un contexte de décolonisation le livre « L’Afrique noire est mal partie » et y décrit les difficultés du continent africain à amorcer son développement. On a pensé que certains pays africains n’étaient pas du tout sur la voie du développement, trop occupés à régler des affaires de personnes. Axelle Kabou a même titré en 1991, « Et si l’Afrique refusait le développement ? ». « Les Africains restent largement persuadés que leur destin doit être pris en charge par des étrangers », que « les prétentions civilisatrices de l’Occident ne s’arrêtent pas avec les indépendances », avait-elle déclaré.
Depuis les indépendances, les africains sont toujours à la recherche de ce messie qui doit diriger leur pays. Et aussitôt choisi, en même temps vomi. On n’a pas fini aujourd’hui encore avec les questions de personnes pour diriger les pays africains. La voie du développement peine à être trouvée. L’argent a été ainsi abondamment sollicité pour appeler à toujours voter contre quelqu’un et non autour d’un programme de société. Les habitués des choses électorales doivent avoir constaté la réduction du pouvoir d’argent dans les campagnes électorales. Les violences observées çà et là dans certaines régions du pays quelques jours avant le jour du scrutin avaient même fait douter de la tenue effective dudit scrutin. Le stress a augmenté pour la majorité des béninois le jour du scrutin. Malgré la non distribution de l’argent pour le fameux « porte à porte », qui n’a pas redouté un très faible taux de participation ?
Malgré les routes barrées et des infrastructures publiques et privées détruites, la commission électorale nationale autonome (CENA) a tenu bon. Les matériels électoraux ont été à destination au bon moment.
Les électeurs de leur côté ont fait le déplacement. En témoigne le taux de participation de plus 50 % annoncé par la CENA. L’Afrique en général et le Bénin en particulier ont besoin de penser à une nouvelle voie pour leur développement. La voie actuelle copiée semble avoir montré ses limites pour le développement.
Les citoyens en choisissant le dimanche 11 avril 2021 le duo Talon-Talata pour les cinq prochaines années, ont compris l’autre qui avait dit en son temps : un homme qui a faim n’est pas un homme libre. Plaise à Dieu que « Le développement ça y est », vraiment.
Professeur François Adébayo ABIOLA
Ancien Vice Premier ministre





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