Michel Apollinaire AIVODJI sur l'hypersexualisation sociale : « C'est devenu un business florissant »

2 décembre 2022

Dans la musique, les films, les séries, les publicités et autres productions audiovisuelles, les allusions au sexe se multiplient. Elles ne sont pas sans conséquences sur le public jeune. Dans la suite de cet entretien, Apollinaire Michel AIVODJI cinéaste, réalisateur documentaliste, directeur de la photographie, se prononce sur l’ampleur que prend le phénomène et sur la promotion du cinéma local comme un moyen efficace de lutte.

Qu’est ce qui explique l’ampleur que prend l’hypersexualisation sociale ?
C’est l’influence de l’occident qui nous recolonise tant à travers les produits divers que sont la musique, les chants, les danses et des concepts qui dénaturent nos valeurs. Les industries, sachant que le sexe intéresse tout le monde, ont commencé par en faire un argument de vente. C’est devenu un business florissant. Si vous faites un film sans y insérer des séquences de sexe, cela n’attire pas grand monde. C’est triste. Le sexe est banalisé et est devenu un sujet vulgaire. Malheureusement, les jeunes suivent aveuglement et reproduisent sans chercher à comprendre. Rappelez-vous les pantalons taille basse, ce style copié des films américains par nos jeunes ignorants de sa signification. Ce n’est pas seulement au Bénin que l’hypersexualisation sociale gagne du terrain. Ce phénomène se remarque dans la sous-région et même dans toute l’Afrique. Je dirai même que c’est un phénomène mondial.

Comment le phénomène s’est-il infiltré dans l’audiovisuel ?
Au moyen de récompenses, de prix octroyés aux artistes et aux différents acteurs du milieu. Ces distinctions sont généralement données de façons détournées. C’est une sorte de corruption intellectuelle. Par le pouvoir de son argent qui finance les projets, l’Occident veut faire appliquer des politiques à l’opposé des valeurs africaines. L’homosexualité qu’on tente d’imposer aux pays africains, au nom des droits de l’homme, est un exemple. Malheureusement et à bas bruit, cela devient une réalité un peu partout en Afrique même à Cotonou. En outre, la production audiovisuelle locale est faible et très insuffisante pour éduquer, sensibliser et orienter convenablement les jeunes. C’est la porte qu’elle ouvre aux contenus douteux venus d’ailleurs pour remplir le vide qu’elle a laissé.

A quels dangers cette surenchère sexuelle dans l’audiovisuel expose-t-elle les jeunes ?
Ils se détournent de leur culture au profit des cultures étrangères qu’ils estiment plus captivantes. C’est souvent un langage grossier auquel les jeunes prennent goût et qu’ils s’attendent à retrouver dans les contenus locaux. Par suivisme également, les plus jeunes s’exposent à l’éducation de la rue. Avec eux, ils exposent leurs familles à la honte sociale. En cela, l’individualisme à l’occidentale qui s’installe, a créé un terreau fertile au problème. L’éducation n’est plus l’œuvre commune de toute une société solidaire mais se particularise d’une famille à une autre, selon les conceptions et les valeurs de chacune d’elle. C’est en cela que les parents permissifs, rigoureux à l’excès, bornés ou légers sont aussi responsables. Savez-vous que de nos jours, beaucoup de femmes même mariées et/ou de bonnes conditions ne portent plus de dessous ? Cela donne lieu aux acrobaties que vous pouvez constater quand elles s’asseyent, montent sur une moto… Certaines mêmes confient se disposer ainsi à d’éventuels rapports sexuels dans des situations imprévues. Quels modèles donnent-elles à leurs enfants et aux jeunes ? Tout cela dispose les adolescents à s’habituer aux obscénités, à consommer de la pornographie. D’ailleurs, la première fois qu’il m’a été proposé d’intégrer une équipe pour réaliser des contenus pornographiques tournés au Bénin, c’était en 1997. J’ai décliné l’offre mais je suis sûr et certain que ça se fait dans notre pays . Avec l’évolution de la technologie, les sextapes et autres obscénités qui se répandent dans l’espace public, témoignent de l’impact négatif de l’hypersexualisation sur les jeunes.

Le temps des parents est révolu selon les jeunes. A l’époque, comment la question de la sexualité s’abordait-elle ?
Avec beaucoup de pudeur et de respect. La vulgarité et l’exhibition n’étaient pas tolérées.

Que faut il faire dans le milieu pour préserver les enfants, les adolescents et revenir à nos valeurs ?
Notre culture est tellement riche, vierge et inexploitée pour le cinéma. Malheureusement, la culture a souvent été le parent le plus pauvre des projets des gouvernements béninois qui se sont succédé. Il faut bien, à cet effet, saluer les efforts fournis par le gouvernement en place. Un fonds spécialement pour le cinéma a été prévu pour le réorganiser, mieux le valoriser et l’exporter. Si le Burkina Faso est reconnu internationalement à travers le FESPACO, les Sotigui, c’est parce que les autorités ont cru au potentiel de leur cinéma et l’ont soutenu. A cette fin, c’est un ensemble de dispositions organisationnelles, de lois et de moyens financiers qui devrait être pensé, mis en place, suivi et contrôlé avec rigueur et transparence. Ce dispositif ne devrait pas souffrir du clientélisme comme ce fut le cas avec le FAC dissolu. Il faudra aussi renforcer la censure des œuvres audiovisuelles.
C’est en produisant et en promouvant des œuvres originales et de qualité qui témoignent de notre identité que nous pouvons occuper notre espace, challenger les productions étrangères, nous vendre à l’extérieur et ramener progressivement les plus jeunes vers nos valeurs. D’autres pays de la sous-région l’ont compris. Ce n’est pas la ressource humaine qui manque. Le Bénin dispose de techniciens compétents, très prisés à l’extérieur ou qui chôment ou se sont reconvertis, faute d’opportunités ici. Toutefois, avec l’implication du pouvoir exécutif actuel, une aube nouvelle pointe le nez pour la corporation.

Quels conseils donneriez-vous aux éducateurs ?
Les parents doivent contrôler les programmes télévisés de leurs enfants en limitant leur accès selon leur âge. Ils doivent leur expliquer le bien-fondé de cette manière de faire et surtout créer un cadre de confiance pour échanger avec eux. L’écoute, l’observation et la communication sont nécessaires aussi à l’école.

Propos recueillis par Fredhy-Armel BOCOVO (Coll)





Dans la même rubrique